La société américaine à travers les Sopranos (saison 1&2)

Qui regarde les séries américaines comprend que la société américaine est, en son essence, une sorte de bourgeoisie mais aux formes brutales, contrairement à la bourgeoisie snob européenne. Dans toutes leurs séries, on voit en effet des gens souvent bien habillés et classes, raisonnables, pratiques et pragmatiques mais avec ce petit mauvais goût typique des parvenus, par exemple dans l’habillement (extrêmement simple et pas recherché) ou la façon de se comporter. Cette bourgeoisie américaine, célébrée dans nombre de série, a toutes les caractéristiques d’une plèbe parvenue, qui a gardé de la plèbe le bagout, le goût de la violence, de l’anarque et de la transgression.

Les Sopranos montrent très bien cela. Avec un aspect contradictoire, car le chef de clan Tony Soprano doit agir comme un tough guy… alors qu’il est devenu complètement bourgeois !

Tous les caractéristiques du bourgeois se retrouve dans la famille Soprano : obsession de la bouffe (au moins une moitié de la série montrent les personnages en train de manger), tranquillité du home, vie riche et rentière (boursicotage), volonté de faire parvenir ses enfants par des moyens contournés, housewifes et maris adultérins…

Dans le même temps, Tony Soprano vit en bourgeois cossu mais se comporte comme une plèbe, doit de par sa fonction de boss d’une mafia se comporter en plèbe. Or il s’est embourgeoisé, lui, sa famille et ses comparses.

Cette contradiction vitale le mine – et c’est ce par quoi j’explique ses dépressions et ses névroses. Il devient affaibli dans la mesure où il s’embourgeoise. Il perd le lien avec l’idéal mafieux originel. L’épisode italien dans la saison 2 nous montre bien cela : avec la chef de mafia italienne « sibylle » qui, elle, vit dans un monde authentique, et n’est pas dans la contradiction, elle domine parce que la hiérarchie est naturelle dans cette société napolitaine. Il y a une scène où la violence des Italiens contre les petites gens est vu comme incompréhensible et incroyable pour le clan Sopranos, ces Américains inconsciemment égalitaires ne comprennent pas la hiérarchie à l’ancienne. Scène aussi où le comparse de Tony n’arrive pas à entrer dans un contact naturel avec les vieux Italiens des terrasses de café : illustration qu’il ne comprend rien au monde archaïque fait de paysannerie et de noblesse du vieux continent.

Au fond, la série exprime bien souvent une forme de décadence à l’américaine, propre aux sociétés ultra-démocratiques et méritocratiques à l’américaine : j’accède à une fonction supérieur, mais je suis en incapacité de l’assumer car, aux USA, le pouvoir se fait dans la rue comme ne cesse de le rappeler très justement un Scorsese dans « Gangs of New York et « Les Infiltrés ».

L’Italo-Américain d’origine vivait bien dans une société où il pouvait exprimer son désir d’ascension par la violence et la séduction ; mais une fois arrivé-là, il vit dans une société qui, très naturellement, fait accéder de nouvelles élites au pouvoir, par exemple dans l’épisode des mafieux blacks dans la saison 1 qui, eux, viennent enfin d’accéder au pouvoir par une longue ascension et jouissent d’une vie de pacha et de fêtes, contrairement à la vie un peu minable de ces Italiens un peu décatis qui comptent peu de jeunes recrues fraîches dans leur rang. Ces vieux mafieux Italo-Américains sont par ailleurs proches de la vieillesse, un peu pachydermiques, un peu minables, multipliant les relations de famille conflictuelles ; l’épisode du cinéma, vrai pouvoir américain, où Christopher ne réussit pas à intégrer ce véritable pouvoir, et où les types se sont contentés de lui sucer la moelle.

Les Sopranos expriment cet état de quasi décadence permanente et extrêmement instable inhérent aux sociétés démocratiques : ces sociétés-là sont les plus violentes et les plus déstructurantes, bien plus que les sociétés hiérarchiques, car à chaque génération, elles exigent de nouvelles élites, venus de la plèbe ou d’ailleurs, qui expulseront de manière totalement iniques les générations précédentes. Chaque génération doit faire son beurre, chaque génération doit recommencer le boulot effectué par l’ancienne. C’est, en général, ce qu’exige les sociétés anglo-saxonnes, hyper durs.

Les mafieux Italo-Américains ne sont pas adaptés à ces sociétés anglo-saxonnes, ce sont des paysans d’origine, ils ne sont pas adaptés à cela, et vivent donc en parasites sur ces corps sociaux. A l’opposé, dans les Sopranos, il est frappant de voir que les WASP sont soit des flics bien dans leur peau, à l’aise et sûrs d’eux-mêmes ; soit des commerciaux, avocats ou hommes politiques talentueux et arrivés là par leur travail et qui se font raquetter par les parasites que sont ces mafieux.

Mais quelque chose nous dit que ces mafias américaines, de quelques origines qu’elles soient, l’Italienne étant la plus symboliquement intéressante, ne peuvent prospérer que sur un terrain déjà favorable : une société où l’argent, le sexe, l’amour du pouvoir sont encouragés de façon extrême dès l’origine. Une poursuite du bonheur, comme le dit la Constitution américaine, qui, si on la traduit, s’apparente moins au bonheur philosophique qu’au bonheur matérielle où l’ambition, l’amour de l’argent, le pouvoir et les relations d’entraide sont la clé et le moteur de la réussite.

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