La question du latin dans l’enseignement, traité originalement par un écrivain-voyageur du début XXème siècle

LA QUESTION DU LATIN

« Le latin est à l’ordre du jour.

On renonce à compter ceux qui s’instituent les champions des vieilles humanités à peu près expulsées de nos programmes scolaires. C’est une véritable émulation, non seulement parmi les gens de lettres, mais même parmi « les gens de mathématiques », comme disait Brunetière. Si le latin, suivant une phrase célèbre, est le pain de toute une catégorie de professeurs, les scientifiques, convenons-en, mettent une coquetterie chevaleresque à défendre le bien d’autrui.

Ainsi, le latin, étonné, voit accourir à son secours une foule de personnes qui, jusque-là, n’avaient jamais pensé à lui. Tel qui est inexpert à traduire la moindre phrase de Tite-Live crie à la décadence du génie français, parce que nos lycéens ne pratiquent plus aujourd’hui le Conciones. Mais quoi ? le latin est à la mode. On a l’air d’y être compétent. Et puis, cela vous fait toujours une petite réclame très distinguée.

                   ***

J’avoue que, pour ma part, je ne saurais trop applaudir à cette belle croisade conservatrice. En un temps où tout ce qui fut la France s’en va peu à peu sous les coups des sectaires, il est réconfortant de voir quelques bons esprits s’efforcer pieusement de sauver au moins les débris du passé. Mais je crains qu’un zèle un peu inconsidéré n’égare ces hommes de foi et qu’ils ne plaident point leur cause comme il faudrait.

    En effet, les arguments qu’ils invoquent sont, avant tout, utilitaires. Or le caractère propre du latin, et son principal mérite, c’est de ne servir à rien. Ensuite, ces arguments utilitaires prennent, sous certaines plumes, on ne sait quelle vague teinte démocratique. Or la culture latine, convenablement entendue, est la plus aristocratique qui soit.

    On nous dit : « Nos jeunes gens écrivent mal le français, parce qu’ils ne savent plus le latin. Et ils ne savent plus composer ni exposer leurs idées, parce qu’ils délaissent les auteurs anciens, nos maîtres dans l’art de la composition. Donc, revenons au latin, étudions les rhéteurs de Rome, si nous voulons avoir des bacheliers capables de mettre une phrase française sur ses pieds, ou des ingénieurs aptes à rédiger un mémoire »

     Tout cela me paraît fort contestable, ou, en tout cas, à côté de la question.

***

Le français s’apprend-il par le latin ? Ce ne serait qu’un jeu de démontrer que, pour le fond de la langue, pour les mots de formation populaire, leurs étymologies ne figurent point, ou, pour ainsi dire point, dans les textes classiques, – je veux dire ceux qu’on explique sur les bancs. La majeur partie en est tirée du bas-latin, qui n’est guère près de pénétrer, que je sache, dans nos collèges. Quant aux mots de formation savante ou littéraire, il est bien certain qu’ils dérivent du latin classique. Mais-si l’on ne quitte pas le terrain utilitaire – quel besoin y a-t-il d’imposer à des enfants la tâche difficile et longue d’apprendre toute une langue morte, sous prétexte de leur faire entendre, en leur propre langue, une centaine de mots d’origine étrangère ? L’usage et les dictionnaires y suffisent amplement. La preuve, c’est que beaucoup de nos contemporaines, qui n’ont jamais ouvert une grammaire latine, écrivent le français, non seulement d’une manière charmante, mais bien plus française que maint professeur de Sorbonne qui a passé sa vie dans le latin.

     Allèguera-t-on qu’elles ignorent l’histoire des mots et les variations de leur sens ? Je l’accorde – et j’accorde aussi que, si cette connaissance n’est pas indispensable à un écrivain de race, un érudit, un lettré doit connaître l’histoire de la langue. La majorité des Français n’en a que faire. On peut sentir toutes les finesses de Corneille et de Racine sans savoir le latin. Le catalogue de leurs latinismes tient en deux ou trois pages. Quel besoin, je le répète, d’apprendre tout une langue morte, pour s’expliquer, dans ces auteurs, une cinquantaine d’expressions ou de tournures exceptionnelles.

***

     J’irai même plus loin. Je rappellerai aux défenseurs utilitaires du latin, que le génie de la langue latine est très différent du génie de la nôtre – autant qu’une langue synthétique peut différer d’une langue analytique : et ainsi, bien loin que le sens du français s’acquière par la pratique des auteurs latins, ce serait plutôt le contraire qu’il faudrait soutenir.

    Que la version latine, le thème latin soient des exercices d’ingéniosité, de sagacité, d’assouplissement intellectuel, je n’y contredis pas. Mais qu’ils apprennent le français, c’est ce qui me paraît bien improbable. Les habitudes de la pensée latine sont trop dissemblables des habitudes de la pensée française ! J’en appelle à tous ceux qui ont eu à écrire des thèses latines sur des sujets français et modernes. Tandis que le grec ancien se prête sans trop de peine à l’expression de nos idées, le latin y répugne d’une répugnance presque invincible. Le moule de la phrase latine est une gêne pour notre pensée analytique française.

    Cela est si vrai qu’au XVIIème et au XVIIIème siècles, les gens à latin de l’antique Sorbonne éprouvaient des difficultés incroyables à écrire en français : leur cerveau latinisé était rebelle à l’expression littéraire dans leur propre langue. Lorsque le bon Rollin, à l’âge de soixante ans, s’essaya, pour la première fois, à s’exprimer en français dans son Traité des Etudes, tout le monde s’étonna qu’il y eût si bien réussi. Et le chancelier d’Aguesseau, le félicitant de son ouvrage, lui disait sans trop d’ironie : « Vous parlez le français comme votre langue naturelle. » Ces hommes du XVIIIème siècle, meilleurs humanistes que nous, n’attendaient point du latin ce qu’il ne pouvait pas donner.

***

   Qu’on feuillette, enfin, si l’on en a le courage, les préfaces d’éditions classiques rédigées, dans la première moitié du XIXème siècle, par des professeurs qui n’enseignaient guère que le latin : leur phrase est d’une lourdeur inimaginable, et, si l’expression n’est pas absolument impropre, elle est singulièrement pénible et embarrassée. Ces pédagogues pouvaient être très forts en discours latin : ils n’avaient pas le sens du français.

    Si donc, pour des érudits, des philologues, la connaissance du latin contribue, dans une certaine mesure, à la connaissance scientifique du français, il est inexact, dans la pratique, que cette connaissance facilite l’aptitude à s’exprimer et à écrire dans notre langue.

    Les auteurs latins peuvent-ils, du moins, enseigner à nos jeunes gens les secrets de la composition française ?

   J’en doute encore. Dernièrement, on a mené grand bruit autour de la lettre d’un directeur de compagnie industrielle se plaignant de ce que ses subordonnés fussent incapables de construire un rapport de fin d’année ; à l’en croire, l’abandon du latin en était la cause. Cela me paraît un aperçu plus littéraire que scientifique. Car, enfin, voit-on un ingénieur composant ses rapports sur le modèle des harangues de Cicéron ou même des discours abrégés de Tite-Live ?

      La vérité, c’est que les procédés de composition propres à l’esprit français ne ressemblent que d’une façon lointaine aux procédés de composition des rhéteurs et des poètes anciens. Le plan d’une harangue cicéronienne, avec ses lieux-communs, ses digressions, ses narrations interminables, son exorde pris de très haut, est impossible à reproduire pour des modernes ; pratiquement, la valeur pédagogique en est presque nulle.

***

     Même en se plaçant au point de vue restreint de la culture esthétique, on sera amené à faire des réserves pareilles pour les poètes et les prosateurs latins. Un poète français qui composerait comme Virgile (je ne parle pas des lyriques grecs, dont la composition est encore, pour nous, une énigme), ce poète-là serait accusé de verser dans le hors-d’oeuvre et de cultiver le morceau au détriment de l’ensemble. L’ordonnance d’une tragédie ou d’une comédie ancienne est aussi éloigné qu’il se peut de nos règles scéniques. Que dire, après cela, du roman, le plus libre de tous les genres ? Etant donné les exigences de l’esprit français et les tendances littéraires actuelles, un roman construit, par exemple, sur le modèle de l’Âne d’Or d’Apulée, passerait pour très mal composé.

      Je le regrette. Je trouve que la composition française, comparée à celle des auteurs latins, même classiques, a quelque chose de sec, de raide, d’étique, de contraire au libre mouvement de la vie, comme au grand sens de la beauté. Mais enfin, c’est ainsi ; de sorte qu’au point de vue purement scolaire autant qu’au point de vue de la haute culture, les grands écrivains latins ne peuvent pas être pour nous des maîtres aussi bienfaisants qu’ils devraient être.

***

    Et pourtant, comme tant d’autres, je suis un partisan convaincu du latin et des vieilles humanités… Mais à une condition, c’est qu’il soit bien entendu que cet enseignement n’a point un caractère d’utilité.

    Ce serait lui ôter toute signification et toute efficacité que d’en faire un auxiliaire de l’enseignement du français. Les littératures anciennes doivent être enseignées pour elles-mêmes, et cela dans un esprit littéraire : c’est-à-dire que l’enseignement secondaire doit revenir à ses traditions délaissées, sans nulle concession aux méthodes primaires. Rien ne serait plus désastreux que d’enseigner le latin selon ces méthodes-là, comme font les Allemands dans leurs gymnases et comme la Sorbonne d’aujourd’hui aurait une tendance fâcheuse à le faire. Si antidémocratique que cela soit, il importe que les deux ordres d’enseignement demeurent séparés.

    Il ne s’agit nullement d’emmagasiner des règles de grammaire, des faits et des dates, de se perfectionner en français, de se munir d’un gagne-pain quelconque : il s’agit de sauver et de maintenir nos traditions d’art et nos traditions intellectuelles.

Culte du bien-dire, culte de la beauté, élégance, précision, concision et clarté de la pensée, les vieux maîtres de Rome nous ont appris tout cela. Si ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je me demande à quoi le latin peut bien nous servir. »

(9 juillet 1911)

Louis BertrandLe sens de l’ennemi, Paris, Arthème Fayard & Cie, 1917 (Chapitre II.- La Douce vie française)

latinvm

 

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