Apologie de l’art de la nouvelle par Marcel Arland

SUR L’ART DE LA NOUVELLE

    Est-il vrai que les livres de nouvelles soient peu goûtés du public ? Les éditeurs l’affirment, qui sont gens d’expérience. Soit. Mais à qui la faute ?

   Au public sans doute ; à sa naïveté, qui lui fait croire que la nouvelle est un genre secondaire, qu’on écrit dix nouvelles plus facilement qu’un roman, qu’enfin il est volé s’il les achète au même prix qu’un roman ; à sa paresse : car chaque nouvelle lui impose un départ, un effort nouveaux, et rompt cette somnolence enivrée que lui apporte une oeuvre de longue haleine. – A l’éditeur aussi, qui flatte ces dispositions et semble pris de honte si, parmi cent romans, il glisse un recueil de nouvelles. – Aux journaux, qui ont fait de la nouvelle un article de série. – Mais enfin, et pour une bonne part, aux écrivains eux-mêmes, pour qui la nouvelle n’est qu’une distraction, un gagne-pain, un pis-aller, ou le meilleur moyen d’utiliser des restes.

   Après cela, ne nous alarmons pas trop : la fleur est plus singulière, qui pousse parmi les détritus. Et que l’on songe aux meilleurs livres qui, depuis une trentaine d’années, aient paru, quelques-uns des plus rares et des plus durables sont composés de nouvelles. (…)

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    C’est un des genres les plus purs et les plus séduisants qui soient. J’en parle en amoureux, et m’étonne aussi bien qu’on puisse ne l’aimer que faiblement, – en France surtout, où l’on s’attendrait à trouver la vraie patrie de la nouvelle, tant, par ses exigences, la nouvelle semble correspondre à quelques-uns des caractères essentiels de l’art français.

    Car je ne sais s’il est une forme plus exigeante. La nouvelle « pardonne » peu. Elle est excellente, ou bien n’est pas. Un roman, sur les trois cents ou les mille pages de son étendue, peut offrir impunément des longueurs, des trous, des maladresses ; et de certains romans même, on dirait que leurs faiblesses nous attachent à eux davantage. Il suffit d’une invraisemblance ou d’un accent faux pour détruire une nouvelle. Mais aussi cette forme toujours menacée permet un ton plus soutenu, qui lasserait dans un roman, un contrôle plus lucide, une plus sûre domination. En même temps, elle se tient plus proche de l’émotion initiale ; l’auteur y reste plus fidèle à lui-même. Toute aventure, tout personnage, toute émotion, ramassés dans ce cadre étroit, gagnent en intensité et en résonance (ce qu’ils perdent, nous le voyons bien ; mais là n’est pas notre propos). Ce ne sont que lignes pures, jusque dans les nuances, et ce n’est que pure et consciente vertu du verbe. L’art de la nouvelle est éminemment un art classique ; il en suppose à la fois la rigueur et le naturel. Rien de plus froid qu’une nouvelle qui ne semble enfin qu’une simple réussite. C’est par son intime liberté qu’une nouvelle nous séduit. Le jaillissement et la discipline s’y mêlent et s’y confondent au point de ne plus offrir que les traits mêmes de la grâce.

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Au reste, si la nouvelle a son génie propre (qui n’est pas celui du roman, et même, dans une certaine mesure s’y oppose), que de possibilités en elle et quelle diversité d’apparence ! (…) Que la nouvelle se borne à exposer une anecdote ou un fait divers, c’est sa forme la plus commune. Mais, contant une histoire, elle peut, dans sa concision, lui donner tant d’éclat qu’elle la charge d’une valeur exemplaire. Est-ce à dire que l’histoire soit nécessaire ? C’est, au contraire, le triomphe de la nouvelle que de sembler n’être faite de rien, – sinon d’un instant, d’un geste, d’une lueur, qu’elle isole, dégage et révèle, qu’elle emplit de sens et de pathétique. Encore ne songeons-nous qu’à des nouvelles distinctes et parfaites en soi ; mais d’autres, juxtaposées et soit qu’elles empruntent leur parenté à un personnage, un thème ou un décor, soit que dans leur diversité même elles se complètent, apparaissent enfin comme les mouvements d’une symphonie, ou livrent un visage dont chacune affirmait un trait.

    Entre toutes ces tendances, gardons-nous d’établir une hiérarchie. C’est pour des raisons presque opposées que j’aime également Pouchkine et Tourgueniév. Et, toutefois, nous parlons d’une nouvelle où l’histoire, les personnages et l’atmosphère offrent des rapports si étroits que chacun de ces éléments semble, à l’égard des autres, un prolongement et une explication. Elle tire son prix de sa complexe unité. Elle suggère plus qu’elle n’exprime, et pourtant elle apporte une découverte, une illumination. Elle a son visage propre, qui n’est ni celui de l’auteur ni celui d’un personnage, et pourtant elle les situe, elle les exprime, elle en rend compte mieux que n’eussent fait une confession ou de minutieuses analyses. Elle peut aller jusqu’à prendre la netteté et la résonance d’un mythe. Ne semble-t-il pas qu’une telle nouvelle soit une des plus belles formes où puisse atteindre le genre, et la plus fidèle, peut-être, à son génie ?

Marcel ArlandLe Promeneur, Editions du Pavois, Paris, 1944.

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