Trésors poétiques. Poésies de Paul Bourget.

Paul Bourget, avant d’être l’essayiste et le romancier que l’on sait – injustement oublié aujourd’hui -, fût d’abord un poète, sensible, plein de charme.

LES DIEUX

A Anatole France

S’il est vrai que ce siècle a tué tous les dieux,

Et que l’homme, éveillé de son sommeil antique,

Ne doive plus les voir en légion mystique

Monter vers leur Olympe immense et radieux,

*

Est-ce à nous d’applaudir au désastre des cieux,

A nous que trouble encor la plainte d’un cantique,

Et qui sous le symbole ou païen ou gothique

Sentons frémir les coeurs de nos lointains aïeux ?

*

Non, France ! Il est plus noble et d’un esprit plus sage

D’adorer dans les dieux la plus sublime image

Que l’âme périssable ait rêvée ici-bas ;

*

Et, sceptiques enfants d’une race lassée,

Offrons-leur, à ces dieux que nous ne prions pas,

L’asile inviolé d’une calme Pensée.

La Vie inquiète (1875)

***

SOIREE DE JEUNE GENS

Ce soir-là, nous étions quatre bons camarades,

Tous jeunes, tous joyeux, et liés dès longtemps

Pour avoir en commun, depuis sept ou huit ans,

Connu bien des jours gais et bien des jours maussades.

*

La chambre de garçon où nous passions le soir

Plaisait par un contraste étrange et fantastique :

Des masques, des fleurets, des gants, de la musique

Et des livres, sur un piano d’ébène noir.

*

La tenture était rouge, et deux grands tableaux sombres,

Chefs d’oeuvre non signés d’un maître vénitien,

Y montraient, à côté d’un dressoir ancien,

L’éclat blanc des beaux corps avivé par les ombres.

*

Nous riions, nous causions, mais à tort, à travers,

Fous, vifs, tirant des feux d’artifice de phrases.

Hardiment nous passions des rires aux extases ;

Où l’un faisait des mots, l’autre citait des vers.

*

Sur la table luisait un flacon d’eau-de-vie,

Clair et blond. On eût dit qu’il faisait les doux yeux

Aux coupes de Bohême en cristal précieux,

Où courait une chasse avec fureur suivie.

*

Des globes bleus donnaient un frais reflet changeant

Au marbre finement veiné de quelques groupes,

Et parmi les flacons d’eau-de-vie et les coupes

Des cigares dorés chargeaient un plat d’argent.

*

Vrai Dieu ! la belle fête ! et quelle joie intime

Quand deux de nous, assis au piano, vaillamment,

Attaquèrent, avec un profond sentiment,

Un morceau du vieux Bach, aussi fin que sublime.

*

Des chats erraient frôlant leur tête à nos genoux.

La vapeur du tabac avait noyé la chambre.

Au dehors, un vent froid et plaintif de Décembre,

Et, dans la cheminée, un feu gai comme nous.

*

Ô mes amis, vous tous qui m’aimez et que j’aime,

En dépit de ce temps d’âpres politiqueurs,

N’ayons d’autre souci que de noyer nos coeurs

Dans l’admiration, – cette ivresse suprême !

*

N’ayons d’autre souci que d’oublier l’amour

Qui nous a si souvent terrassé toute l’âme ;

Causons, pensons, rêvons ! l’Art guérit de la femme,

Et seul il nous suivra jusques au dernier jour.

*

Exaltons-nous, et, fous d’émotions lyriques,

Comme un mangeur d’opium tenant nos yeux ouverts,

Laissons-nous enlever dans les mondes féériques !

Des vers ! Des vers ! Qui sait encore de beaux vers ?…

Les Aveux (1877-1882) – Livre second, Dilettantisme

Bourget-paul-annales

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