Le Chant du Dernier Romain par André Rousseaux

LE CHANT DU DERNIER ROMAIN : RUTILIUS NAMATIANUS

Il y a, comme on dit, des « tournants de l’histoire », sur lesquels on ne cesserait pas de se poser des questions. On les constate mieux qu’on n les explique. La chute de l’Empire romain, par exemple : à quoi tient cet énorme événement ? Dira-t-on que c’est le résultat des invasions barbares ? Mais ce n’est que remplacer la question par un autre. Car l’histoire de Rome n’est qu’une longue résistance aux Barbares et il faudrait justement savoir pourquoi, à un certain moment, cette résistance a lâché. C’est le point que tâchent d’éclaircir les historiens les plus perspicaces.

Quand on est las de tourner ainsi autour du jeu des causes et des conséquences, il y a un autre moyen de s’intéresser aux tournants de l’histoire, et c’est peut-être le plus émouvant. Il suffit de les revivre, de parcourir en esprit cette route d’où certains hommes ont vu changer le visage de l’univers. Un monde s’en va, un autre monde apparaît qui va le remplacer. Pour nous, qui savons ce qui devait venir, le tournant découvre des horizons bien plus larges et bien plus significatifs que pour ceux qui y ont passé leur vivant. C’est un des charmes de l’histoire, qu’elle complète la vie, répond aux énigmes, révèle les secrets – ou qu’elle y tâche, au moins, de son mieux. Cependant, parmi les hommes qui ont vécu à ces époques troublantes, il en est qui ont connu pour le moins des pressentiments. Ils ont aperçu ce que nous voyons en clair, avec le recul du temps. S’ils nous ont laissé leur témoignage, il y a chance que celui-ci nous parle au coeur autant qu’à l’esprit : par de tels écrits s’exprime la poésie de l’histoire en train de se faire, et comme l’âme du monde en mouvement. C’est l’impression que j’ai eue, quant à moi, en lisant un petit poème latin du début du Vè siècle de notre ère : Le Retour de Rutilius Namatianus.

(…) Je suis sûr que vous aimerez Rutilius comme je l’aime, dès que vous le connaîtrez. C’est un de ces grands Gallo-Romains qui sont l’honneur de l’Empire à la veille de sa chute. Entre tous les pays qu’à fécondés la civilisation romaine, la Gaulle occupe une place d’élection. La terre qui devait être le premier royaume d’Europe et la fille aînée de l’Eglise, au temps de saint Louis et de Louis XIV, a commencé par donner ses preuves en étant la plus belle province de l’Empire romain. Il n’y en a pas qui soient plus près du coeur de Rome, moralement et politiquement. Elle lui fournit des notables, des hauts fonctionnaires. A la veille des désastres où Rome doit sombrer, on armature repose à moitié sur des hommes nés en Gaule.

Rutilius est un de ces hommes-là. Non seulement lui, mais ses parents, ses amis. Les Pisans ont élevé une statue à son père, qui a gouverné la Toscane et l’Ombrie. Lui-même a été préfet de Rome. Plusieurs de ses proches ont exercé des fonctions non moins éminentes. Et ces grands serviteurs de la Rome du IVè et du Vè siècle sont nés, les uns à Toulouse, les autres à Bordeaux ou à Poitiers. Leur vie s’écoule entre leur pays natal, la Ville Eternelle, et les frontières de l’Empire qui commencent à craquer de toutes parts. Tel d’entre eux a défendu Trèves, tel autre la Bretagne. Entre les fronts de guerre, où l’infiltration barbare devient torrentielle, et la capitale de l’Empire, c’est un va-et-vient pathétique de ces derniers témoins de la puissance romaine. Le Retour de Rutilius Namatianus est un voyage qui se situe sur une de ces routes-là.

Rutilius a quitté Rome pour regagner son Aquitaine. « Les campagnes gauloises le rappellent. » Elles viennent de subir l’invasion des Goths. Il y a là-bas des ruines à relever, des ravages à réparer. Rutilius vole au secours de sa patrie. Mais où est précisément sa patrie ? Rome n’a-t-elle pas droit à ce titre, elle aussi ?

Sur le vaisseau où il navigue, Rutilius chante les sentiments qui l’animent. Il est parti par mer, ayant redouté, sur la voie aurélienne, d’abord les inondations dans la campagne romaine, et puis, au delà de Pise, les escarpements montagneux. Et, à mesure qu’il s’éloigne, il chante sa nostalgie de Rome, car ce grand fonctionnaire est un poète délicat et même raffiné. Il écrit des vers dont le commentateur peut nous faire valoir, aujourd’hui, les allitérations savantes. Cependant, ce qui est le plus émouvant dans ce poétique journal de voyage, c’est que les tirades les plus lyriques sont l’expression d’un sentiment profondément vrai. L’adieu à Rome est une très belle chose. Quand ce Gallo-Romain s’écrie : « Tu as fait une cité de ce qui jadis était l’univers ».

Urbem fecisti quod prius orbis erat,

il ramasse en un vers toute une histoire immense, qui est en train de se défaire sous ses yeux. Et une histoire dont il est l’un des acteurs. Ce Gallo-Romain, si l’on y songe bien, est le modèle de beaucoup d’autres. Sur la même route, après lui, dans un sens ou l’autre, on reverra des poètes – songeons à Du Bellay, – partagés entre les mêmes désirs, les mêmes regrets, les mêmes nostalgies.

Chez Rutilius, le mélancolique voyage reçoit, de l’époque où il se déroule, une valeur presque tragique. Dans l’espace, c’est un voyage entre Rome et la Gaule où les Barbares ont déjà commencé de descendre. Dans le temps, c’est comme un passage entre Rome et ce qui sera autre chose que Rome. Nous savons, nous, que ce sera le lumineux et passionnant moyen âge, dont Rome ne sera pas absente d’ailleurs. Aux yeux de Rutilius, ce pourrait être la fin de Rome, qu’il redoute sans l’avouer. Il veut penser qu’une telle catastrophe serait impossible. Rome ne s’est-elle pas relevée des pires malheurs ? N’a-t-elle pas triomphé de Brennus et des Samnites, de Pyrrhus et d’Annibal ? « Ce qui ne peut être submergé remonte d’un élan accru à la surface ; du fond de l’abîme il bondit pour monter plus haut. Comme le flambeau qu’on incline reprend de nouvelles forces, ainsi, plus éclatante après la chute, tu aspires au ciel. » Mais, quand un homme repousse ainsi le malheur, des deux mains tendues, c’est qu’il le sent imminent. Le poème de Rutilius est, parmi les textes de cette époque, de ceux qui ont la valeur symbolique : c’est le chant du dernier Romain.

Les hommes ont le sentiment aigu de ce qu’ils risquent de perdre  : ils ont plus difficilement l’intelligence de ce qu’ils pourraient garder. On étonnerait beaucoup Rutilius, si noblement attaché à l’idée romaine, en lui disant par qui cette idée continuera de vivre et sera transmise au monde nouveau : par ces chrétiens pour qui le païen qu’il est n’a que mépris. Au cours de son voyage, il passe en vue de l’île de Capraria, habitée par des moines. « Ile repoussante, toute remplie de ces hommes qui fuient la lumièreSe peut-il qu’on se rende volontairement malheureux par peur de le devenir ? » Ainsi parle Rutilius. Ainsi nous fait-il assister, sans qu’il s’en doute, à ce qu’il y a de plus admirable dans le drame de l’Histoire qui se joue alors. Le christianisme qui imprègne déjà l’Empire agonisant n’y exerce encore qu’une puissance invisible, que peuvent méconnaitre les derniers grands hommes de la Rome païenne. L’histoire de l’Empire s’achève sur cet antagonisme. Entre les martyrs des catacombes et les bourreaux du Colisée, un abîme reste ouvert. Et cependant, dans le monde occidental, le moment se prépare où Dante tendra la main à Virgile. Rutilius Namatianus vit à un moment décisif de cette évolution. Il n’en sait rien. Il ne sait que craindre la ruine de Rome, souhaiter de toute son âme que Rome ne meure pas. C’est nous qui, dans les silences du poème, entre deux cris d’angoisse du Gallo-Romain, pouvons distinguer la figure invisible de Rome éternelle.

Et c’est peut-être le plus touchant de ce vieux livre, que l’idée romaine, qui a fait vivre tant d’esprits de notre civilisation, y passe très haut, dans une zone sublime, au-dessus des efforts et des plaintes aveugles des hommes.

André RousseauxLe Monde Classique, 2ème série, Editions Albin Michel, Paris, 1946.

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