Essai de philosophie. Examen liminaire des buts éventuels que peut se fixer la philosophie – Partie 1

On voit sur les étals des librairies les innombrables livres de philosophie. « Eloge de l’amour », « Eloge de la faiblesse », « Herméneutique du sujet », « Qu’est-ce qu’une bonne vie ? », « Philosophie de l’argent », « Ontologie du sujet », etc. Chacun ayant pour objet une matière en particulier, chaque philosophe ou apprenti philosophe creusant sa niche dans la vaste matière un peu (trop) argileuse qu’on nomme « philosophie ».

C’est donc cela le but de ce questionnement tout à fait profond ? Un simple bavardage sur les concepts, les mots, les conceptions de la vie (forcément différentes selon les peuples, les époques et les caractères humains), un étalage de sa culture livresque, une conclusion que l’on donne à ses expériences espérant que nos expériences et cette conclusion rejoignent l’expérience et la conclusion d’autres philosophes.

Mais quel est le but de cette réflexion générale sur notre vie, sur la vie ? Seulement produire des livres, des concepts, des tonnes, des quintaux de mots qui s’imprimeront dans l’océan de la production livresque actuelle ?

S’il faut toujours se poser la question du but, on commencerait par poser ceci : quel est le but de la philosophie ?

Essayons de prendre le maximum de recul, et, se faisant, de proposer, de clarifier les choses sur ce sujet.

Déjà, de quoi dépends la philosophie ?

La philosophie dépend d’un état de forte réflexion, d’une prise de recul, d’une observation et d’une sorte d’élévation continue. Etat contemplatif, la plupart du temps. On fixe un point, une donnée, un état, un fait, on s’arrête et on réfléchit.

Partant de cela, quel est le but d’un tel état de réflexion ?

On peut en assigner quatre.

1) Réfléchir, observer finement, avoir une vue englobante et globale sur les phénomènes humains et naturels.

2) Conceptualiser et donner son avis sur les choses.

3) Avoir un idéal en tête, c’est-à-dire, ne pas être satisfait de la réalité, des choses données.

4) Voir si ces concepts et cet idéal peuvent se matérialiser dans la réalité. En cela, Marx dit vrai ; le but est de transformer le monde, non pas seulement de l’expliquer.

Pour ce faire, il faut maîtriser plusieurs arts : l’art de l’écrit est indispensable (pour formaliser de la plus belle manière ces idées). L’art de la parole l’est également, car il faut, comme Socrate, aller sur l’Agora et confronter, exposer ces idées.

Ainsi, l’art de l’écrit, de la conférence, du dialogue et du débat est indispensable.

Maintenant que l’on a dit cela, quel est l’ »objet » de ce but ? Pourquoi réfléchit-on, au fond ? Pourquoi veut-on changer les choses ?

L’objet de ce but, c’est l’organisation et la conceptualisation des cités humaines.

D’où découle directement deux affluents :

1) la politique : manière d’administrer et d’ordonner un peuple, une classe moyenne et une élite

2) l’architecture, l’urbanisme, et tout ce qui s’y rapporte, comme art de magnifier et de mettre chacun à sa place, dans une but d’une Cité idéal. Ainsi, cela rejoint l’objet de ce blog qui est une célébration de l’Antiquité, car la cité idéal et son ordonnancement était le rêve des Anciens et de la Renaissance italienne

Il faut être bon psychologue des hommes (pour comprendre les hommes et leurs motifs). Il faut également, avec cela, savoir convaincre, avoir les bons arguments aux bons moments, être subtil et agréable, avoir la capacité de convaincre autrui, par la sympathie, l’échange et une répartie qui a pour but la sincérité, les instants-vérités (qui sont ce que l’art, les tragédies grecques, les grands films montrent avec le plus de force).

Il faut également être non seulement « géomètre », comme disait Platon au seuil de son Académie « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre », mais aussi architecte. Avoir déjà un idéal ordonné selon des plans.

Comment clarifier ce qui vient d’être dit plus haut ? Il faut que les idées et les conceptions intellectuelles se matérialisent dans l’espace et le temps. En effet, nos idées sont comme des embryons (le cerveau d’un être qui pense peut être vu, métaphoriquement, comme l’équivalent d’un ventre de femme enceinte), lesquels devront au bout du compte donner vie à des choses concrètes.

Au bout du chemin intellectuel, nos idées doivent incarner des choses tout à fait concrètes et vivantes, qui ressortent des livres comme des choses vivantes, dans la chair humaine.

D’où la nécessité d’une esthétique. Un philosophe sans idéal d’esthète serait comme un athlète de marathon amputé d’une jambe.

Et d’une philosophie de l’éducation, afin d’encourager nos propres tendances chez d’autres, si possible dès l’enfance.

L’unité de civilisation (c.f. la première Considération inactuelle de Nietzsche sur ce sujet), c’est-à-dire de moeurs, de coutumes au sein d’un espace géographique donné (commune, ville, métropole, mégalopole, village, hameau, phalanstère, usine, immeuble, etc) paraît indispensable à cet idéal.

Le but est de ré-enchanter les villes mortes de la modernité (notamment en Europe, avec la fin du christianisme et de toute la civilisation qui en dépendait. Sur ce point, le diagnostic de Michel Onfray, même s’il est particulièrement lâche venant d’un moderne et d’un hédoniste fin-de-siècle, est plutôt vrai). Car l’espace d’une ville est primordiale pour qu’une communauté humaine s’y épanouisse.

Pour cela, il faut prendre en compte la psycho-géographie théorisée par Debord, mais examiner aussi les climats, lieux, époques (historique), histoires.

Le projet collectif peut, au fond, être collectif. D’où une « politique de civilisation » terme d’Edgar Morin. Que voulons-nous faire de nos cités ? Quelles en est l’ordre idéal ? Il faudrait pour cela des hommes très cultivés qui ait en tête les exemples des grandes civilisations en la matière.

Si on résume ce qui vient d’être dit, quel est donc le but du philosophe dans tout cela ? C’est de réunir tous les savoirs humains en une unité féconde.

C’est ainsi le désir de perfection poussé à son plus haut degré qui guide davantage le philosophe dans ces réflexions que tous les autres savants. Un philosophe sans idéal n’est pas un philosophe, c’est un commentateur, un critique de société, un journaliste.

« Comment atteindre la perfection ? » est une question essentielle en philosophie.

Le but du philosophe n’est donc pas égoïste (quelle est ma perfection ?), mais politique, sociale. Il vise plus. Que puis-je proposer aux gens ? On rejoint ainsi l’idéal législateur que lui assignait Nietzsche, si on y ajoute la nécessité d’une esthétique.

Mais un problème demeure : comment changer les autres, selon ses propres vues ? On peut comprendre et apprendre de cela avec l’examen des caractères humains et de ce que représente, au fond, un être humain, vu de manière épuré (on développera cela dans une seconde partie, à propos de la notion de « caractère »).

Cité idéale Piero della Francesca

La Cité idéal selon Francesco di Giorgio Martini, vers 1470

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