Défense des femmes par Jean-Paul Richter

Ce n’est que dans un siècle comme le nôtre, où l’on croit à tous les sentiments, excepté à l’honneur, que l’on peut fouler aux pieds celui d’une femme, qui ne consiste que dans la chasteté, et couper, comme les sauvages, l’arbre à la racine pour en enlever le fruit. Ravir l’honneur à une femme est la même chose que ravir l’honneur à un homme, c’est-à-dire que vous brisez son épée, que vous lui arrachez l’éperon, que vous déchirez ses lettres de noblesse et renversez son arbre généalogique ; enfin, que vous remplissez l’office de bourreau envers une malheureuse créature qui n’a commis d’autre crime que de trop aimer ce bourreau, et de n’avoir pas su réprimer l’essor de son imagination. Quelle horreur ! et des victimes semblables sur lesquelles la main de l’homme imprime la marque de l’infamie, il en existe dans les rues de Vienne plus de deux mille, dans celles de Paris plus de trente mille, et dans celles de Londres, plus de cinquante mille !… Ô crime !… ange de la mort, ne compte pas les larmes que notre sexe fait répandre aux femmes et qu’il fait couler encore brûlantes sur les faibles coeurs ! ne mesure pas les soupirs et les angoisses au milieu desquels expirent les filles de joie, et qu’ont bientôt oubliés les amants endurcis du plaisir, empressés de courir auprès d’une couche qui n’est point celle de la mort.

Ô sexe doux et fidèle, mais faible, pourquoi toutes les facultés de ton âme sont-elles si entraînantes et si puissantes qu’elles font pâlir et fuir ta raison ? Pourquoi portes-tu dans ton coeur un respect si profond pour un sexe qui n’épargne pas le tien. Ô femmes ! plus vous embellissez votre âme, plus vous donnez de grâces à votre corps, plus l’amour règne dans vos coeurs et respire dans vos yeux ; plus vous empruntez les charmes des anges, et plus nous recherchons ces anges pour les perdre et les chasser du ciel ; – c’est précisément dans le siècle où vous êtes plus belles et plus séduisantes, que tous les écrivains, les artistes et les grands de la terre se réunissent autour de vous comme une forêt d’arbres empoisonnés, au milieu desquels vous devez périr, et nous nous estimons davantage en raison du nombre des sources et des coupes de poison que nous présentons à vos lèvres.

Jean-PaulPensées, Choisies, et traduites de l’allemand par Edouard de la Grange, Pocket, Coll. Agora, 2016 (réédition de l’édition de 1836)

Jean-Paul Richter gravure

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s