Anti-romantisme de Flaubert ?

Le tonnant, l’abrasif, le roboratif Flaubert, compagnon-précurseur des critiques néo-classiques du romantisme (Pierre Lasserre, Léon Daudet, Charles Maurras) ? Voyons ce passage intéressant de sa correspondance avec Louise Colet :

 » « Lers nerfs, le magnétisme, voilà la poésie. » Non, elle a une base plus sereine. S’il suffisait d’avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu’Homère, lequel je me figure avoir été un homme un peu nerveux. Cette confusion est impie. J’en peux dire quelque chose, moi qui ai entendu, à travers portes fermées, parler à voix basse des gens à trente pas de moi, moi dont on voyait à travers la peau du ventre bondir tous les viscères, et qui parfois ai senti dans la période d’une seconde un million de pensées, d’images, de combinaisons de toute sorte qui pétaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d’un feu d’artifice. – Mais ce sont d’excellents sujets de conversation et qui émeuvent.

La Poésie n’est point une débilité de l’esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une. – Cette faculté de sentir outre mesure est une faiblesse. Je m’explique.

Si j’avais eu le cerveau plus solide, je n’aurais point été malade de faire mon droit et de m’ennuyer. J’en aurais tiré parti, au lieu d’en tirer du mal. Le chagrin, au lieu de me rester sur le crâne, a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. C’était une déviation. Il se trouve souvent des enfants auxquels la musique fait mal. – Ils ont de grandes dispositions, retiennent des airs à la première audition, s’exaltent en jouant du piano; le coeur leur bat, ils maigrissent, pâlissent, tombent malades. Et leurs pauvres nerfs, comme ceux des chiens, se tordent de souffrance, au son des notes. Ce ne sont point là les Mozarts de l’avenir. La vocation a été déplacée. L’idée a passé dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt. Il n’en résulte ni génie, ni santé.

Même chose dans l’art. La passion ne fait pas les vers. – Et plus vous serez personnel, plus serez faible. J’ai toujours péché par là, moi; c’est que je me suis toujours mis dans tout ce que j’ai fait. – A la place de saint Antoine, par exemple, c’est moi qui y suis. La tentation a été pour moi et non pour le lecteur. – Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours, en elle-même, dans sa généralité, et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie. Voir. – Avoir le modèle devant soi, qui pose. 

Flaubert, Correspondance, Folio Classiques, Gallimard p.184-185, Lettre à Louise Colet, 5-6 juillet 1852.

Flaubert

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s