Un regret d’école de l’abbé Mugnier

10 Avril

Passé la journée d’hier à Nogent-le-Rotrou. Prés verts, arbres fruitiers en fleurs, taches ou éclairs de soleil, d’argent dans un cours d’eau, c’est du Virgile, c’est du Ronsard. Il fallait nous dire au Petit Séminaire : et vous aussi, vous êtes des arbres fruitiers en fleurs ! La vie est une germination, une floraison, une exultation. L’Exultet du samedi Saint ! Au lieu de cela, c’était la vie restreinte, rognée, limitée, suspendue, suspectée. Il y avait, dans notre éducation, trop de désaccords. Désaccord entre l’instinct et les lois. Entre notre vie et celle qui nous entourait, entre l’éducation classique et la formation religieuse, entre la nature ambiante et nos études ; entre la petite ville où nous étions et nous-mêmes. Le Virgile de Corydon et d’Alexis,  ne ressemblait pas aux saints que nous fêtions. Il fallait même, à propos des auteurs anciens, les rendre moins distants, installer Virgile aux bords de l’Huisne, faire boire du cidre à Horace. J’étais un pauvre enfant perdu dans la nature, et dans ma puberté. Il eût fallu me rendre la nature plus intime, de manière à ce que je puisse dire : mes nuages, mes ruisseaux, mes fleurs. On aurait dû nous dire aussi : les plus grands génies que vous admirez, Chateaubriand, Lamartine, Hugo ont chanté ce que vous voyez. Je croyais d’instinct que les grands écrivains avaient vu un autre ciel, d’autres rivières, d’autres fleurs. Il fallait encore faire travailler nos imaginations. Ah si on avait interprété cette nature, si on m’avait débrouillé, expliqué à moi-même, exalté !

Ma puberté physique et intellectuelle traînait, inquiète, taciturne, confuse, le long de ces ruisseaux, de ces chemins, parmi ces fleurs. J’aurais voulu :

1° être aimé de tel professeur qui avait de l’imagination et qui eût stimulé la mienne

2° être moins scrupuleux, craintif

3° avoir la facilité, l’invention littéraire au lieu d’être un reflet, presque un plagiaire. Comment concilier tant de spontanéité, d’enthousiasme et si peu de création ? Une belle page de littérature m’immobilisait, me pétrifiait d’admiration. Et je ne réagissais pas. Je n’étais pas fécondé : « Adore et tais-toi ! » C’était trop cela. J’étais isolé intérieurement et muré.

Je lis Ronsard, beaucoup de Ronsard. C’est la volupté associée à la nature extérieure. Des baisers printaniers. Moi, j’aimais trop la nature pour ne pas l’aimer tout entière.

Journal de l’abbé Mugnier (1879-1939), Coll. Le Temps Retrouvé, Mercure de France, 2016 pour l’édition. Arthur Mugnier

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