Paris du XIXème siècle. Le Bercy vinicole chez Georges Duval, extrait du roman Le Tonnelier (1887)

 Assis sur un banc, l’autre jour, devant ma porte, en plein soleil, devant une corbeille d’anémones fleuries, je lisais un livre récemment paru, un livre honnête, chose rare, et charmant aussi, Le Tonnelier, par Georges Duval.

Guy de MaupassantSur les chats. Texte publié dans Gil Blas du 9 février 1886, puis dans le recueil La petite Roque.

LE TONNELIER

I

(…)

Il fallait que ce quartier lui fût bien familier, car c’est de tous les quartiers de Paris le plus fécond en surprises et certainement le plus pittoresque. A partir du quai de la Râpée, la Seine s’élargit comme pour faire place aux nombreux bateaux qui la sillonnent en tout sens. Quand on en remonte le cours, sur la rive gauche, se déroulent successivement des vieilles maisons aux toits biscornus : marchands de vins, logeurs, débitants de café noir, fabricants d’instruments pour tonneliers, de cordages de marine, de bâches; des magasins en briques noires dont les toits, régulièrement espacés, découpent sur le ciel une scie aux dents immenses; des usines, des distilleries, des laboratoires pour les raisins secs, à perte de vue, au delà de Conflans. Séparés de la Seine par une route défoncée, boueuse, noire, que tache quelquefois une raie de gazon ou le reflet d’un nuage dans une flaque d’eau, tous ces sommets disparates dessinent leurs lignes artistiquement brisées, sur les hauteurs d’Issy et d’Ivry, lesquelles détachent à leur tour leurs lointains profils sur le ciel. Si bien que, du bord du fleuve, on dirait une série d’étages écroulés que mesurent à de certains intervalles de hautes cheminées aux panaches noirs.

Autant la rive gauche est sombre, autant les ouvriers qu’on y rencontre sont pauvres et tristes, autant la rive droite est animée et joyeuse. En plein soleil, ébranlée toute la journée par les voitures, les chariots, les tombereaux, les camions, les éfourneaux, les fardiers, les limoniers qui descendent de Bercy, chargés de tonneaux pleins ; sillonnée par de lourds bateaux du ventre desquels sortent des fûts : bordée, du côté de la berge, de futailles en batterie sur le centre de Paris comme pour y cracher l’ivresse ; de l’autre, bâtie de maisons blanches, de cabarets aux vertes tonnelles, la rive droite ne change d’aspect qu’à la hauteur du grenier à fourrages, mais sans rien perdre de sa bonne humeur. A partir de l’octroi, une véritable griserie vous monte à la tête. C’est la fumée des vins qui s’échappe de l’immense cuvée de Bercy.

Bercy ! une ville élevée à la vigne par la société moderne. Une ville suant le vin par tous les pores, tant elle en est saturée. Les trottoirs, les pierres, les murs, les barrières, les maisons, les arbres, les bêtes, les hommes, tout y sent le vin.

Quand le vent y passe, il traîne avec lui le bouquet des vins fins de Bordeaux, l’arôme spiritueux des crus de la Haute-Bourgogne, les fumets combinés à l’avance des Thorins et des Romanèche, des Chalosse et des Madirau, les exhalaisons étourdissantes des vignobles espagnols, les émanations alcooliques des mélanges opérés dans le Languedoc, le Roussillon et le Quercy.

Il emporte encore tous les remugles de la sophistication : la litharge au goût styptique, le tartrate neutre de potasse, les baies de sureau, de l’hièble, de l’orseille, des mûres et des prunelles, les bols de teinture, le poiré. C’est un courant de vins rouges de Collioure ou de Bagnols battus avec du Picardan, contrarié par un autre qui roule les milliards d’atomes de fermentation. Un troisième chasse de graisse des vins tournés, l’aigre des vins faibles, l’amertume des Haut-Bourgogne fatigués d’un trop long travail, le pourri des vins mauvais, et le goût passé des vins trop vieux.

Bercy est divisé en trois parties : le Vieux Bercy, le Petit Château et le Parc Pujol. C’est plus qu’une ville: une capitale avec ses places, ses rues, ses avenues, ses habitations, ses palais et ses châteaux forts. C’est l’entrepôt du monde entier, car s’ils n’en ont pas en Angleterre, ils en ont peu dans les autres Etats. Seulement ses rues plantées de marronniers superbes sont envahies par les haquets, les chevaux, les tonnes et les garçons de cave; seulement, dans ses avenues ne circulent que des négociants, des commissionnaires, des vignerons, des placiers, des gabelous, des sommeliers, tous ceux en un mot qui vivent de la vigne ; seulement ses habitations sont des caves, ses palais des magasins et ses châteaux forts des postes de douaniers. Ce n’en est pas moins la capitale de l’univers qui boit.

En y réfléchissant, c’est plus qu’une capitale. C’est un royaume, un royaume de féérie où règne un dieu distribuant à pleines mains l’oubli de la vie qui est triste, et pouvant, d’un coup de sa baguette magique, vous emporter dans la région de l’idéal. C’est un royaume arrosé par un Léthé rouge répandant la joie et roulant des chansons. Un royaume dont tous les habitants sont hilares et bien portants, sans cesse en appétit et toujours assoiffés. Un royaume où l’on conquiert les deux qualités les plus françaises : le désir d’aimer et le besoin de se battre.

Georges DuvalLe Tonnelier (roman de 1887), Paris, C.Marpon & E. Flammarion, Editeurs

Bercy vin Chaumont

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