Notes sur l’argent

Il nous obsède ; nous le détestons, et l’aimons tout à la fois. Le haïssons et le chérissant à la folie. Nous lui en voulons, nous le dorlotons.

Cet intermédiaire marchand, tout à la fois, capitalise et ruine nos maigres économies. Il achève des familles par son manque, comme s’il était, en quelque sorte, le symbole de l’énergie vitale, et il en rend heureux tout au contraire. Son abondance est cause de munificence, largesse, stupre, scélératesse.

Secrètement, nous le regardons avec dégoût. Qui remarquera à quel point nous le dépensons vite quand nous sommes dans un commerce ?  Mais nous sommes rassurés par sa présence dans nos portefeuilles.

Dans nos imaginations, il semble couler comme une fontaine. Il féconde la belle Danaé, symbole de la vénalité féminine, et du pouvoir masculin. L’or, roi de l’argent, est comme une sorte d’aphrodisiaque.

Il offre puissance et considération aux parvenus, stabilité et confiance aux bourgeois rentiers, aux nobles déchus boursicoteurs.

Il emporte la conviction des mendiants, eux aussi recherchant en ultime lien social la précieuse obole, le brillant écu.

L’argent se dépense dans les loisirs, mais se gagne par le travail acharné, où ta carcasse s’use. Par sa dispersion, le corps gagne en confort ; par son gain, le corps s’use à la tâche : l’argent est ainsi transition entre deux états de la vie sociale.

Il engraisse, et déplume. Se stocke, et se monnaie.

L’argent, apparaît, aujourd’hui, il semble, comme une sorte de facilité. Les films américains nous montrent très souvent les parvenus, très peu le travail immense pour le devenir. Habitués qu’ils sont à nous montrer les hapax, les moments marquants d’une vie d’ascension, ces films nous font rêver et croire en une captation aisée du dollar. Or rien n’est plus trompeur, à moins d’être très souvent chanceux.

Il se passe ainsi une chose étrange en notre corps quand nous regardons ces films, ou imaginons une vie de trader. Notre corps ressent un mélange de petit plaisir mais de vide. Il n’y a rien, en fait, de réel dans ce qui n’est qu’un rêve que toute l’humanité s’est déjà faite.

Le trader, maître actuel de l’argent, est le métier représentatif de notre époque. Le boursicoteur, refaçonné en surhomme (DiCaprio dans « Le Loup de Wall Street », Ewan McGregor dans « Trader », Ryan Gosling dans « The Big Short »), est une étrangeté de l’époque. S’il était coutume de détester ce dernier, imaginé par les temps précédents comme un personnage grossièrement avide et méprisable, il est, sous l’influence d’Hollywood ou d’une imagerie américaine qui arrive à métamorphoser n’importe quel profession en profil-type du héros, devenu une profession admirée du moment que ce métier a fournit dans une actualité foisonnante un certain lot de gens marquants.

Nous croyons à l’influence de l’argent, comme une force majeure. Notre société repose tellement sur lui que l’homme dépend de lui. Si la Bourse chute, c’est une raison de perte économique alors même que la Bourse ne manipule que très peu l’argent de l’économie réelle. L’homme ne semble, ainsi, pas avoir de tangibilité qui lui soit propre, comme l’animal. Si la croissance n’est pas optimale, le morale des « ménages » baisse. Il en est de même pour la dette. Elle appauvrit insensiblement une Nation, alors que son économie quotidienne continue à fonctionner normalement, et nous ressentons nous-mêmes le rappel de cette dette comme une sorte de creusement en nous, comme si l’argent que nous avons et que nous dépensons dans la vie réelle n’était de toute façon que de peu de valeur car, de toute façon, la dette de notre Etat ou de l’économie du pays qui fait tourner le monde (les USA) est trop importante, donc la dépense de l’argent nous paraît futile, presque en « pure perte », comme le ferait, de même, un chef d’entreprise risquant ces dernières économie dans son projet, entre sa croyance en son idée et une tentation de ne plus y croire.

La dette est aussi un phénomène morale. Dette morale dont dissertait avec passion Nietzsche dans sa Généalogie de la morale, mettant en relation, explicitement, la culpabilité attachée à la notion de péché, avec la contraction des dettes économiques; et des châtiments encourues, de l’humanité primitive. Ces dettes économiques auraient ainsi accouché d’une croyance pessimiste de l’homme envers lui-même. L’économie, l’argent, comme soutien, base de la morale. Nietzsche propose le surhomme pour sortir de la notion de péché et, donc, de dette, mais ne consacre étrangement dans son Zarathoustra aucune mention réelle de l’argent, comme si ce dernier n’était pas capital, alors qu’il en fait explicitement l’origine de la croyance au péché dans sa Généalogie. Mais Nietzsche n’était pas Marx, loin s’en faut.

A l’avenir, le problème qu’il posera sera bien sa trop grande facilité de dépense ou de gain, dans un monde qui demandera pourtant des efforts réels pour fonctionner. Un monde où l’argent est trop facilement « monnayable » (cette tautologie est presque devenue, avec la folie du monde financier actuelle, une réalité) devient faux, à n’en point douter.

La dette morale aura, certes, magiquement disparu, non pas la dette quantifiable. Et quand cette dernière se fera exigeante, et que l’économie, par un effet de retour de balance, s’effondrera, la dette morale réapparaîtra, venant raviver les sentiments religieux les plus dommageables pour la santé humaine.

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