Extrait d’un manuscrit perdu d’Ecce Homo (Nietzsche)

Lecteurs, c’est moi, Friedrich Wilhelm Nietzsche, descendant ultime de noble polonais dont le sang ne peut se trahir. Je vais vous parler aussi franchement qu’il se peut sur cette Terre.

J’ai révolutionné les conceptions humaines par mes écrits ; je suis incontestablement après Gautier le grand magicien ès lettres que la Terre ait un jour jamais porté en son délicat sein – car, oui ! ma vie – qui s’achève ici – n’aura donc été qu’un grand et magnifique flamboiement, un éclatement de dynamites auréolés de gloires dionysiaques.

Qu’on me décerne ici, je l’exige !, une couronne de laurier et une toge de maître : plus qu’aucun autres écrivains, dans ce siècle qui se débat dans la fange, je me suis élevé à une hauteur insurmontable.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai pris la plume pour magnifier les hauts siècles de grandeur ; pour écrire mon idéal, ce magnifique surhomme qui, un jour, sera maître de la Terre ; pour écrire mes profondes conceptions, héritières de millénaires de sagesse, lesquels ont remonté dans un élan sublime jusqu’à ma petite personne, moi le philologue sérieux et appliqué de Bâle.

Mon ami Jacob Burckhardt était le seul qui pouvait me comprendre. Oh ! Il a compris tout de suite, dans mes yeux qu’ils disaient flamboyants, lorsque j’écoutais ces cours sur les grandes civilisations grecques et l’altière Renaissance. Là, derechef, il m’a percé à jour. Mais ce pudique n’osait bien entendu pas m’avouer cela, mais, je le percevais dans ses yeux qui me fixait avec un mélange d’admiration et un peu de peur devant un être déjà si mûr pour toutes les hautes questions de l’humaine humanité – la si humaine humanité…

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Que de souffrances j’ai vécu, j’ai enduré, un individu pour ainsi dire commun, petit de sa personne, ne peut pas s’y faire la moindre idée. Dans ma soif de connaissances, mon enveloppe corporelle et spirituelle, sans cesse, se métamorphosait. Ah ! Divines douleurs, marques du génie ! J’ai, ainsi, successivement, enduré les souffrances du Christ, cet homme sincère, vécu la célérité d’un Jules César lorsque je montais les sommets de l’Engadine, senti dans ma chair la force d’acier d’un César Borgia ou du jeune Napoléon, vécu l’ivresse des chevaliers troubadours, cette magnifique race européenne faite pour la beauté.

C’est ainsi ! Comment l’expliquer, mes amis ? Oui, j’ai un proverbe : l’homme de connaissance ne peut connaître que s’il joue sa peau et son âme dans l’objet de sa connaissance, sinon cela est inutile. Goethe l’avait bien montré dans son « Faust », il faut vendre son âme au diable et endurer pour, enfin, accéder à ces mystères enfouis dans le tréfonds des siècles.

Goethe, soit dit en passant, qui demeure le seul être ayant atteint à cette grandeur élevée, parfaitement équitable, que peu ont atteint, si ce n’est Cicéron ou quelques grands maîtres de la Renaissance tel Alberti.

Goethe a créé des types immortels ; voilà le génie ! Le génie n’est pas un sot qui palabre son égo sans fin. Le génie, d’un trait, sait montrer le type dominant de toutes les époques, essentiellement de son peuple, de sa patrie et, s’il le peut, d’un temps qu’il aime et apprécie. C’est pourquoi Goethe a compris le Tasse, par exemple…

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Quant à moi, qu’ai-je été ? Ai-je créé des types immortels ? Oui, mon cher Zarathoustra, mon fils scélérat. Par cette création, j’ai mis en oeuvre le type du méchant spirituel, du divin dionysiaque lequel prend plaisir à piquer l’amour-propre des autres, car il est trop vivant ! Etant trop mobile, son sang étant trop vif et rouge de plaisir, il attaque sans cesse. Celui qui plastronne (par secrète peur bien sûr) ou qui se tient à l’écart, par pusillanimité, ceux-là reçoivent les flèches de la méchanceté.

Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Mon Zarathoustra force tout le monde à être vivant, pleinement vivant ! Quand il attaque, c’est qu’il reproche aux autres de ne pas vivre à fond leur vie ; quand il se moque, quand il dédaigne, il indique par là la fausseté d’une attitude, d’un jugement ; il corrige ! Et, – corrigeant – il force les plus timides ainsi que les tristes à redevenir joueur !

Mon Zarathoustra est aussi le type de l’enfant moqueur : l’enfant moqueur sent, d’instinct, les fausses attitudes et il s’en moque ! J’ai personnifié dans Zarathoustra  ce type même de divin et méchant enfant fait-homme, fait-individu, à qui tout sera offert sur un plateau d’argent quand mon livre, dans les siècles et millénaires à venir, aura pris au sein des populations un ancrage profond.

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Vous me dîtes que ma seule et unique référence fût la Grèce antique ? Cher ami, cela est vrai. Mais j’ai pris le peuple grec comme un phénomène d’ensemble : je veux dire par là qu’il est représentatif d’une civilisation pleinement vitale, mais sur une petite échelle.

En vérité, Rome m’impressionne bien plus. Elle hérite de la Grèce et l’a perpétué à une échelle démesurée, avec sa force de volonté incroyable, aere perenius.

Quand l’hellénisme se perd dans l’instinct du plaisir, toujours plus secoué (nous y sommes, nous mêmes, aujourd’hui, proches, ne le voyez-vous pas ?), que fait Rome, je vous le demande ?

Hé bien, Rome mélange cet instinct de plaisir à un ordre absolu. Voilà pourquoi il devait gagner.

Malheureusement, ce maudit peuple juif antique a tout gâché, avec ces funestes fureurs, son Dieu vengeur et vindicatif, cette prêtraille laide mais d’une vivacité calamiteuse. Les bons Hébreux se convertirent à l’hellénisme ou devenait romain tel le grand Flavius Josèphe. Les mauvais devenaient l’engeance la plus terrible contre une des plus formidables créations humaines.

Mais ce christianisme, cette fleur captieuse, cette fleur du Mal, pour reprendre le titre sagace d’un grand chrétien, a finit par terrasser la grande et florissante Rome.

Elle l’a piquée dans sa partie vulnérable.

Vous me demandez quel parti, mon ami ?

Le Coeur ! Apprenez cette vérité, mon cher : le Coeur est toujours trop prêt de l’épiderme chez les humains. Contrairement aux animaux (remarquez comment ceci ne raisonne presque jamais par sentiments, surtout par le coeur). Etant trop prêt de l’épiderme, dès qu’un secte lui donne corps, dans des doctrines d’une sensiblerie exacerbée, c’en est finit de la dureté, de l’esthétisme puissant, des fêtes grandioses, du dionysisme superbe mêlé à la guerre.

Oui ! Ami ! Quand le Coeur a été touché, cet Empire s’est effondré, car précisément, ça n’était rien de moins que le Talon d’Achille de Rome.

Les vrais Romains ne savaient plus quoi penser. Cette mystique du coeur dans le christianisme les déboussolaient. Oh ! Vous figurez-vous cela ? Pour la première fois, ils considéraient cette partie charnelle sérieusement. Le soir, ils jetaient un coup d’oeil à la Lune et se reconsidéraient au fond d’eux les « vérités » du christianisme naissant.

Un poète d’alors aurait pû dire : « La Nuit fût préféré au Jour. Minuit fût préféré à Midi. Le Crépuscule fût préféré à l’Aube. »

C’en était fait de la dureté d’airain, acquis avec une lutte acharnée. Chez les Italiens chrétiens, l’on ne s’engageait plus guère dans l’armée, cela était trop dur, on vivait trop d’eau fraîche et de bain nocturnes – voir de bains sépulcrales à minuit (l’on sait, par exemple, que les premiers chrétiens avaient l’habitude de réunir dans les cimetières et les caves… étonnant, non ?)

Par suite, on commençait à bénir son entourage, à ne plus croire aux Dieux des environs, à croire maudite et la race humaine et ses proches païens. Faisant foi à cette croyance, les plus simples se convertissaient, voyant la certitude (autrement dit, la foi !) de leurs frères ou soeurs qui avaient été piqué dans leur chair par l’araignée chrétienne.

Partant de là, les vertus viriles de Rome, cette activité que chaque génération, puissante, devait renouvelé, peut-être jusqu’à l’éternité, n’étaient plus honorés. Avec le christianisme, la race italienne et gallo-romaine s’affinait de jour en jour, jusqu’à devenir anémiée.

Remarquez, mon cher, qu’il en est de même aujourd’hui ; une bonne partie du peuple européen est encore fils du christianisme, seules certaines races (au sens de lignées) ont, fort heureusement, miraculeusement gardé des vertus viriles intactes – elles dominent encore d’ailleurs, mais – pour combien de temps ?…

C’est pourquoi je propose le Surhomme à l’Europe afin qu’elle élimine vigoureusement les tarés chrétiens et les anémiés et sélectionnent drastiquement les femmes et hommes virils et sains, à la manière des hommes de l’Antiquité la plus saine.

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Cet avènement, funeste de part en part, du christianisme, était auparavant mêlé à des importations religieuses d’Orient toutes absurdement sanglantes, où, précisément, la débauche de sang était exacerbé.

Mais c’est toujours comme cela, mon cher : les peuples décadents aiment par-dessus tout le sang qui coule à grands flots ; dans le culte de Mithra, par exemple, on soulevait un énorme animal, on arrachait le dessous de son corps et tout son sang devait se répandre sur les adeptes qui étaient de dessous.

Plus tard, dans la gnose chrétienne, il y avait des cultes horribles, comme la manducation des foetus des femmes.

L’humanité devenait malade, malade de ses croyances folles, malade de sa chair. Malade et bénissant sa maladie, imaginez-vous cela ? Les gnostiques étaient des hédonistes décadents – ce qu’ils aimaient, c’étaient mêler la grosse sensualité sexuelle avec les croyances mystiques chrétiennes ou para-chrétiennes les plus folles. Soit dit en passant, chez les Russes, on retrouve cette même caractéristique, chez Dostoievski par exemple, un de ceux dont j’apprécie le plus la lecture, très instructive !…

Oui, cher ami, on peut dire tout compte fait que le christianisme est une pure production de cette époque, et la plus douce en comparaison des autres, qui, toutes, étaient d’un sanglant affreux, « démoniaque ».

On était bien loin des cultes primitifs de Rome, des sacrifices très simples, presque agraires, du culte pur. Les Français ont admirablement compris cette romanité des premiers jours, chez un Le Lorrain, dans toutes leurs productions « vertueuses » du XVIIème et XVIIIème siècle.

Ne trouvez-vous pas que l’on retrouve tout cela, ces morbidités, cette même morbidesse, comme j’aime à qualifier tout ce qui s’apparente au christianisme, dans vos pays latins, la France, l’Italie, l’Espagne, surtout dans cette fin-de-siècle ? Regardez un peu la littérature de cette France tardive, ces Huysmans, ces Joséphin Péladan, ces Barbey d’Aureyvilly, surtout ce vieux juif satyre, ce spirituel Catulle Mendès ? Tout ce catholicisme in estheticis, extrêmement captieux, et ce néo-paganisme concupiscent. Oui, c’est vraiment le génie de la France que d’être en capacité à se ressouvenir, à ré-interpréter tout ce passé-là, cette mixture de sorcières mélangée à du ragoût païen !

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Assez parler de cela ! Quant à moi, je suis un être solaire ; je préfère la Nature et la vie des Champs, elle apprend la sagesse, elle spiritualise à merveille. Les paysans sont peut-être infiniment moins intelligents que les commerçants, mais je les trouve plus savoureux, plus païens ; c’est d’eux sur lequel se fondera une culture nouvelle, je le parie.

De la Nature, me vient ma divine sagacité. Avec mon fidèle gobelet (je ne parle point ici de Peter Gast, mon compagnon valeureux !), merveilleusement taillé dans le bois le plus frais (et au burin !), j’ai bu aux sources les plus vives des côtés liguriennes et amalfitaines. Hach ! Quelle saveur ! Vous ne savez pas vous quelles sensations peut éprouver un homme qui a soif, qui dépense une quantité d’énergies inconsidérées dans la rumination et qui étanche son manque par cette eau des plus pures, des plus savoureuses et fraîches !

Soit dit en passant, on m’a dit que l’eau la plus extraordinaire fraîche était celle des Pyrénées ; je n’ai point encore visité ce coin-là de l’Europe, où ma longue moustache n’a pas traînée, j’y serais bien tenté, voyez-vous !

En dessous des Pyrénées, il y a l’Espagne. Je ne me suis jamais aventurée en cette Terre. J’aime cette race, peut-être plus que l’Italienne encore. Elle est sauvage. Sa langue est d’une saveur sans nom. Ces habitudes sont magnifiques et l’honneur y est cultivé. Comme la Corse, exactement.

Carmen est le type le plus accompli de ce que j’imagine de l’Espagne. Qu’importe qu’il soit une caricature, je n’en ai cure : mes oreilles, petites et finement ciselées, capables de percevoir les plus fines nuances d’un bon instrument, ont bu à la musique du même nom, celle du méditerranéen par excellence, j’ai nommé Bizet.

Carmen, Don Juan, Don Quichotte, voilà des types, certes, que les Allemands, ces lourdeaux, n’auraient pas eu seulement l’idée de créer. Ah les malheureux ! L’Espagne est un continent à découvrir, point de doute ; mes narines, qui sentent les vents de toute la Riviera, en font foi. Ainsi, je sens la chaleur persillée, les couleurs fraîches de ce pays mieux que quiconque !

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Cela a été ma tâche de mettre en lumière la maladie la plus courante et dangereuse qui entache le développement de l’homme : le ressentiment.

Moi, le premier, dans mes dissertations, j’ai flairé cette maladie, j’ai fouillé ces tréfonds et ses replis cachés. Car le ressentiment aime à se cacher ! Le ressentiment est une maladie auto-immune, qui s’alimente de sa propre substance.

Seul le bouddhisme, l’ascétisme le plus pur qui existe, peut en venir à bout. Ou alors une métamorphose radicale, provenant d’une volonté qui remonte d’un coup à la surface.

Moi, le premier j’ai engagé la lutte contre celle-ci, afin que l’humanité se prémunise contre elle.

J’ai fouillé l’homme en tout sens. Qui me lit comprends mes métaphores car je parle aux êtres compliqués, profonds, qui se cherche et aime à souvent se trouver. J’ai également donné aux êtres superficiels des maximes puissantes pour avancer dans la vie, et ne jamais s’arrêter en retour.

Parmi tout le XIXème siècle, je suis certainement l’auteur le plus fécond. Je résume en moi, je crois, ses meilleures qualités : la largeur de vue, le matérialisme net et coloré, les vus lointaines, le sens historique sans oeillères.

(…)

Ecce_Homo_1908

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