Dialogue posthume entre Sainte-Beuve et Nietzsche

Dialogue posthume entre Sainte-Beuve et Nietzsche

– « Salut citoyen Beuve ! »

– « Salut Herr Nietzsche ! Cette façon de me saluer ne vous ressemble pas, elle sent sa Révolution française, elle sent sa plèbe, sa sans-culotterie »

– « Oui, il est vrai que je suis d’humeur assez romaine, ce matin. Ah ! Je vous en pris, ne confondez pas, s’il vous plaît, l’auguste salut romain au salut farcesque des minables patins de votre Révolution française, et franc-maçons qui plus est ! »

– « A peine éveillé qu’il polémique déjà, ce Nietzsche ! Haha, vous me faîtes rire, mon vieux. Votre souci de vous distinguer est réellement votre qualité, même si je la trouve souvent exagérée ».

– (Nietzsche tonnant) « Monsieur Beuve, j’ai toujours dit : « L’excès de force prouve seul la force. Donc, l’excès de ma distinction prouve ma distinction. »

– « Haha. Vous faîtes du syllogisme socratique sans vous en rendre compte, mon cher Nietzsche. »

– « Ah mais cher Sainte-Beuve, le syllogisme a parfois du bon. Il prouve avec adresse ce qu’on a envie de dire vraiment. Il réfute à merveille. J’ai, certes, médit de Socrate à maintes reprises, mais Socrate est tout de même attique : il a donc quelques hauts qualités, ya ya, pour sûr ».

– « Bref. Avez-vous lu mon article sur Molière ? »

– « Oh ! Comme vous saisissez si bien ce génie impertinent dans votre article par des considérations si plaisantes. Mais vous êtes critique littéraire sans critères, monsieur Beuve ! Comment vous le dire ? Euh, vous vous mêlez de tout avec une égale humeur ! Vous êtes un dilettante. Ceci n’est pas normal ! Il faut savoir être injuste ! Etre méchant, terrible, impitoyable ! Comme je le suis dans mes écrits… »

– « Mais Nietzsche, voyons, je suis attique, moi aussi ; je ne suis qu’une grosse abeille vieux garçon allant péniblement chercher du pistil. Et puis, mon oeuvre est derrière moi… »

-« Ah ! Certes ! « Volupté » !

– « Volupté ! tout à fait ! (Sainte-Beuve accuse) Etes-vous, oui, vous, Nietzsche, êtes-vous capable de faire un « Volupté », cette oeuvre d’une sensibilité exquise dans tout le romantisme français ? Je ne le crois pas ! Dans votre seul oeuvre dramatique, vous singez la Bible et plastronnez de manière pompeuse et, au fond, comique. Votre sensibilité est trop crue, la mienne c’est du lait coulant à flot du sein de Vénus ! Vous êtes foncièrement incapable d’une sensibilité pareille, vous l’Allemand déferlant votre littérature tel le Barbare germain sur les plaines françaises ! ».

-« Comment ? Comment ?! Insulter ainsi Zarathoustra ? Mon fils ? Mein kinder ? »

– « Quels balivernes ! Arrêtez avec votre mélodrame sur « votre fils » etc ! Jamais vous ne décrivez son visage, ses cheveux, ses allures ! Votre fils, comme vous dîtes, est un personnage irréel, sorti d’un cerveau malade. Par ailleurs, vous l’habillez à la Perse sans en connaître bien plus sur le Zarathoustra d’origine. »

– « Certes, j’ai pris Zarathoustra tel que je l’ai lu au hasard d’une page d’histoire sur ce prophète. Mais j’affirme que ce poème est digne d’un Lucrèce ! Tout à fait digne ! Sa sensibilité est aussi fine et méchante, aussi labile que le poète romain. Votre Volupté est encore, je dirais, mon cher Herr Beuve, le produit tardif d’une civilisation chrétienne à bout de souffle. D’une fausse jeunesse, d’un catholicisme fluet et exagérément féminin, de garçonnet. Le romantisme, vous devriez le savoir, est une maladie de la sensibilité. Ou devrais-je dire, le signe d’une faiblesse constitutive… Oui, voilà, il est certes beau mais produit tardif, tandis que le mien, de livre, est jeune et respire au soleil des plus hautes montagnes d’Europe ! Vous, romantiques, aspiriez aux tempêtes des passions jusqu’à ce qu’elles vous terrassent. Moi, classique, je n’ai aspiré qu’à la haute sérénité antique, nimbée de perfection. »

– « Vos arguments me touchent. Oui je dois reconnaître qu’à la vérité, il y a du Lucrèce dans votre poème dramatique. Je regrette cependant que certains passages soient aussi outrés. Aussi, il est comique que votre aspect fin-de-siècle prétende faire un chef d’oeuvre à l’égal des monstrueuses oeuvres des grandes époques violentes. En un sens, votre ambition et son résultat ne colle pas ; votre démesure vous arrache au bon sens. Quant à mon Volupté, je suis à la fois en plein accord avec vous (nous étions des chrétiens tardifs, nés trop vieux dans une civilisation tardive, comme le disait un météore poète de ma génération) et en désaccord car cet écrit a une langue pure qui n’est certes pas celle d’un vieux christianisme morbide.».

– « Mais vous ne comprenez pas ce que représente le Zarathoustra ? Ne me jugez pas, s’il vous plaît, cher critique, avec le contexte ! Je me suis toujours élevé du contexte historique ! Inactuel for life ! Ceci, je le prétend, et l’assène à vos oreilles de Français. Dans ma solitude, c’est tous les plus hauts siècles qui remontent à moi ! Mon Zarathoustra est un chant, une haute déclamation qui ne relève pas du petit XIXème siècle, trop terre-à-terre, mais de l’éternité…

Allez, assez parler de mon oeuvre. Un café ? »

– S-B : « Volontiers. »

– « Je le coupe avec un peu d’eau, selon ma méthode. Ah que j’aime le café ! Il fait tant de bien à ma constitution nerveuse si sensible ! ».

– « Oui, hum… Oserais-je dire une chose ? »

-« Quoi ? »

– « Il vous excite un peu trop le cerveau ! ».

 

Nietzsche-Fr

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