Nietzsche versus Marx, encore

Il est étonnant que très peu de philosophes contemporains – voire aucuns – ne théorisent les antagonismes profonds entre la philosophie de Marx et celle de Nietzsche (pas d’essai « Nietzsche versus Marx » à ma connaissance).

Pourtant, n’est-ce pas là le principal tournant dans l’histoire de la philosophie ? N’est-ce pas là que le choc est le plus redoutable, bien plus qu’entre Nietzsche et Jésus ?

En effet, Marx part d’une défense affichée et claire du prolétariat. Pour lui, cette classe est non seulement, à ses yeux, la plus importante mais plus encore la classe de l’avenir, celle qui bouleversera le monde, par sa violence, ses révolutions que Marx souhaite dans chaque pays où vit un prolétariat (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous »). En un certain sens, Marx est proche de Jésus, les déshérités de la terre seront les premiers, tout comme Jésus évangélisera les humbles, et ordonnera à ses douze apôtres de répandre la Bonne Nouvelle à travers le monde.

Chez Nietzsche, inutile de dire que c’est précisément (et cela est renversant quand on y pense) tout le contraire ! Nietzsche n’a que mépris pour la plèbe qui le dégoûte. Il reprend à son compte le mépris antique d’origine aristocratique pour les classes populaires. Nietzsche va même plus loin : les valeurs aristocratiques, nobles doivent être réhabilités, les hommes forts, les dominants, réhabilités et remis sur le trône à leur place naturelle. Nietzsche appelle les hommes à devenir maître de la Terre, en vue d’une domination hiérarchique sans pitié qui fera du monde une immense usine à production à génies et d’hommes supérieurs, sur le modèle bien connu de la République de Platon.

Là où Nietzsche s’éloigne le plus radicalement de Marx, c’est dans sa conception d’une morale des faibles et d’une morale des forts. Pour Nietzsche, la volonté de révolte (étendard marxiste) est déjà symptôme de faiblesse, c’est un signe qu’on refuse la hiérarchie naturelle qui s’impose à vous, qu’on a perdu le sens d’obéir à un individu plus fort, plus rusé, mieux portant et mieux coordonné que vous.

Marx, quant à lui, perçoit les forts dans la classe populaire. Dans le marxisme, les bourgeois sont illégitimes car immondes physiquement et vulgaires, contrairement aux valeurs encore intactes de la classe prolétarienne.

Nietzsche dirait certainement à ce propos que les valeurs morales de cette dernière sont une façade de respectabilité. Pour se donner une valeur supplémentaire, les classes populaires se donnent à eux-mêmes une morale en opposition à celles des classes dominantes. Pour le philosophe allemand, toujours, le morale du ressentiment se pose en s’opposant, tandis que la morale aristocratique se pose en valorisant ses aspects, en reconnaissant ses pairs, ses égaux, et en méprisant la plèbe jugée bien en-dessous d’elle. Si, pour Nietzsche, la noblesse et les classes dominantes (financiers, industriels, etc) ont du mépris pour la classe populaire, la classe populaire, elle, a de la haine envers ces derniers. Or Nietzsche valorise la valeur du « mépris », et fait un procès à la « haine » qu’il juge typique de la morale des faibles. On peut faire remarquer que les classes populaires appellent naturellement  » les puissants » ceux qu’elles détestent en leur reconnaissant implicitement une valeur de puissance, tandis que les classes dominantes n’ont aucune pitié à stigmatiser ceux qui sont en bas.

Bref, pour Marx, le prolétariat doit dominer, c’est le destin de l’histoire en marche. Pour Nietzsche, les nobles, ceux empreints de noblesses, de force sans pitié, d’énergie vitale, doivent imposer leurs valeurs et dominer les simples gens, le brave troupeau qui pesse sans maître qui le conduit.

(Sur ce dernier point, il est étonnant de constater qu’en France, ce sont les nietzschéens de gauche qui écrivent le plus d’analyses sur ce philosophe, oubliant de constater que leur philosophe favori égratigne à boulets rouges le fondement de leurs croyances gauchistes. Inutile de rappeler que le nietzschéisme est à la base même du fascisme italien et du national-socialisme allemand. En effet, le premier livre de Mussolini est consacré à une interprétation de Nietzsche – « Filosofia della forza » -, quant aux nazis, ils reverraient le philosophe. Ceci contraste avec la haine que voue naturellement les plus ardents communistes pour Nietzsche, à commencer par Georg Lukacz qui en fera un des hérauts de la classe bourgeoise).

nietzschemarx

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