L’agonie de Baudelaire, vu par Champfleury (journal)

L’AGONIE DE BAUDELAIRE

Journal de Champfleury

 

Je rencontrais Baudelaire ce jour-là. Il claudiquait dans cette pauvre rue du faubourg Parisien. On le regardait comme un drôle d’animal, ce maigre homme au nef pointu et aux cheveux devenus avec le temps parsemés et allongés en arrière. Il avait l’air à la fois ignoble et noble : son air était comme diabolique mais ces cheveux étaient d’une beauté sans pareil, d’un jais noir de corbeau.

– Cher ami, me voilà complètement sans le sous, me dit-il clairement.

Je deviens comme les mendiants que je décrivais dans mes vers jadis ; acceptez-vous que je couche chez vous ce soir ? Je n’ai pas d’endroit où dormir, à part l’hôpital de la charité, mais on n’y rencontre tant de fous, plus que fous encore que soi, que ça ne m’est plus possible. L’acceptez-vous ?

Je ne me serai jamais imaginé chez un être auparavant si altier ce ton pathétique qui venait presque m’implorer; ô, c’était donc la destinée de ce cher Baudelaire ! Bien entendu, j’acceptais.

A l’époque, je logeais dans un appartement de deuxième étage dans un immeuble d’un arrondissement tranquille et très paisible pour moi. Baudelaire y serait certainement très bien un temps…

Nous dînions dans un restaurant. Baudelaire ne dit pas un mot, absorbé par on ne sait quoi, ces yeux étaient piteux à voir, de petites fentes fragiles. Son nez aquilin n’avait fait que s’allonger avec le temps ; il ressemblait à un clown grotesque auquel aurait très bien sied un maquillage triste.

Je mangeais tranquillement, mais légèrement inquiet. Baudelaire n’était plus le même ; il n’était plus ce dandy flamboyant, qui apostrophait les passants de toute son élégance de jeune homme distingué et suprêmement lettré. Quand il nous faisait lire ces vers, dans quelques bouges, assis au fond du salon, dans le boudoir où nous fumions à l’aise, c’était un enchantement, une griserie. Son génie était mûr alors dans ce temps-là, tout comme l’enchantement de sa personne mystérieuse, attirante d’une manière étrange, presque magique.

Ce soir-là, je le regardai : c’était un déplumé. Son côté déjà maladif avait empiré. Et ses plumes de paons s’étaient décrochées…

Nous rentrions ; toujours sans mots à nous dire, et lui, absent, ailleurs… Je lui prépare un lit de fortune. Mais il préfère dormir sur le canapé.

Après notre toilette, nous nous mettons au lit assez tôt.

Je réfléchis, je me mets à réfléchir, je ne peux m’y empêcher. Ma vie, si tranquille, si calme, s’écoule trop doucement ; je ne vis plus aucunes aventures. Ma tranquillité est une fausse santé, je me maintiens, je suis sobre, alors qu’il faudrait connaître des aventures, l’époque le veut ! Mais en même temps, mes rentes ne sont pas assez solides pour tenter de déménager. Je suis resté un simple vieux garçon qui couche de temps en temps pour se décharger un peu. Quant aux lettres, je suis évidemment sans génie, mes talents m’ont valu quelques respects, quelques oeillades des dames mais jamais d’admiration sans bornes.

Et lui ! Oui, lui ! Il ne dit rien, mais c’est notre Charles, ce singulier, ce subtil écrivain pratiquant un dilettantisme qu’il a mieux cultivé que moi ; un de nos grands poètes, dont la lyre est parfois aussi douce que les poèmes grecs ou latins. Mon Dieu ! Je ressens à la fois de la honte pour mon sort ; et de la pitié pour ce pauvre Baudelaire qui est là sur mon canapé, à quelques pas de mon lit.

Mais… Mais… Je crois qu’il murmure… Que dit-il ?

– Champfleury, c’est bien vous, c’est cela ? Champfleury, le poète des Malignités ?

– Oui, mon cher, c’est bien moi, vous m’avez reconnu.

– Savez-vous ce que je prépare Champfleury ? Après mes Fleurs du Mal, et mes poèmes en proses, je me sens d’attaque pour une oeuvre, une véritable oeuvre d’une décadence tout à fait sincère puisque je la vit. Décrire les épidémies de lèpre en Inde !!! N’est-ce pas formidable ? Y mettre à la fois les milles divinités folles qui s’engendrent mutuellement à n’en plus finir tels des gros insectes et à la fois décrire ces beaux hommes et femmes hindoues dont le corps sain est soudainement pourri, décharné par cette lèpre, qui leur ronge le corps puis le coeur. Décrire ainsi le côté grandiosement délicat de ce spectacle.

– Ah ! Grandiose, en effet – dis-je en suant, attaqué par des montées d’angoisse.

Baudelaire parlait d’une bizarre voix, presque diabolique, éraillée, il bafouillait un peu avec tout cela ; et je le voyais se gratter de partout, comme s’il était en effet démangé par on ne sait quels bestioles.

– Oh ce serait jouissif, mon ami ! Jouissif !… Au passage, savez-vous que les maladifs jouissent dix fois que les hommes sains. Nous autres, nous sommes démangé par tant de névroses, de quelques vers rongeurs impossibles à extraire de nos corps que nous jouissons plus fort que les homme sains et placides ! Haha ! Nous sommes un peu priapiques sur les bords, notre chaleur corporelle est trop forte. Pour des décadents comme nous, la douleur est une forme de volupté et la volupté un plaisir trop grand.

– Je veux bien vous croire, cher ami. Nous n’irions pas voir un médecin demain ? J’ai de très bons rebouteux parmi ce quartier.

– Ah non ! Surtout pas ! Mes maladies sont les conditions de ma création. Ma tuberculose, ma syphylis, que sais-je, c’est une fatalité que j’accepterai jusqu’au bout, jusqu’à l’agonie – dit-il de sa voix étranglée, plein d’humeurs mauvaises.

– Bien, comme vous voulez, cher ami. Maintenant, appliquons-nous à nous reposer ; demain ira certainement mieux, dis-je d’un air mi-rassurant mi-apeuré.

Je me tourne de l’autre côté du lit, essayant de fermer les yeux. J’essaie de ne penser à rien. Je suis fatigué, mais le complet abattement du vrai sommeil avait de la peine à venir.

Et, soudain, j’entendis, de plus en plus clairement à mes oreilles apeurées, Baudelaire murmurer…

 

« Dans l’Inde aux dix milles Dieux,

Shiva, Dravati, Mirrrha, Hipati

J’ai, avec toi, ma femme, fait un voeu

Dormir au coin du feu d’un brahmane

Apprendre de lui la science des flammes

Et réécouter le désir qui s’était éteint en nous

Dans nos civilisations qui sont à bout

J’ai longtemps rêvé de débarquer

A Bombay, la magnifique

Aux temples mirifiques

Trouver les milles femmes aux superbes tuniques,

Aux tresses entrelacés, aux bijoux

Aux joues et aux mollets accrochés

L’Abraxax du monde tourne dans ce pays

Qui embrase le monde de sa chaleur intense

Et nous brûlerons d’un feu à large anse

Dans ce lieu terreux, refuge des spahis

Soudain, une épidémie de lèpres venait de s’y installer

Les démangeaisons commençaient à gratter

On vit des femmes superbes

Perdre le sel de leur chair imberbes

Des hommes beaux et sains comme des fauves

Suer du sang et devenir chauves

… »

 

Je peinais à dormir cette nuit. Je dus en tout m’assoupir quelques heures. Mes rêves furent cauchemardesques. Les récitations de Baudelaire m’avaient effrayé.

Le lendemain, épuisé, je conduisis Baudelaire à une infirmerie proche. Ce diable d’homme avait un très fin sourire aux lèvres, certainement content de son coup d’hier.

J’ai au moins le souvenir vague de sa poésie, et je crois que la transcription que j’en donne ici est plutôt conforme à sa pensée. Laquelle était perverse et malsaine en son tréfonds – à n’en point douter.

Mais quel génie !

(…)

Baudelaire

Champfleury

Portrait de Champfleury par Nadar vers 1860.

Un commentaire

  1. Un portrait extraordinairement vivant d’un Baudelaire au crépuscule de sa vie terrestre, qu’a brossé ce Mr Champfleury qu’on devine ennemi des médiocrités, qu’on imagine sans peine convaincu par les talents des grands incompris de son siècle !

    Une émouvante lecture.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s