Un Virgile gaulois (Journal de Malaparte à Paris)

1948

Chamonix, janvier.

(…)

Je pense qu’il y a certainement une manière différente, chez les peuples, de sentir la nature : leur sensibilité envers la nature dépend peut-être en partie de la façon dont ils les divinisent.

Les Hellènes, les Latins, humanisaient la nature : pour décrire un fleuve, une forêt, la mer, le ciel, ils ne faisaient que décrire des dieux à l’aspect humain. Les anciens peuples de race gauloise, les anciens habitants des Gaules, comment divinisaient-ils la nature ? Du peu que l’on sache sur la religion et l’art gaulois, on serait plutôt porté à croire qu’ils ne lui donnaient pas des aspects humains. Leur sentiment de la nature ne défigurait pas la nature. Ils avaient un sentiment très naïf de la nature, de sa beauté. C’était le seul peuple en Europe qui, je pense, avait le sentiment de la nature.

Prenez Virgile. On a longtemps discuté à son propos : était-il issu du peuple étrusque ou du peuple gaulois qui vivait dans la vallée du Pô ? Le peuple étrusque habitait les villes, s’adonnait au commerce, à l’industrie, à l’art. Les campagnes environnantes, surtout en dehors de la Toscane, c’est-à-dire les provinces de l’Empire étrusque, étaient habitées par la population autochtone, latine dans le Latium, ligurienne dans la vallée du Pô, ombrienne en Ombrie, etc. Mantoue, ville étrusque, était, du temps de Virgile, entourée par des campagnes habitées par la population gauloise, survenue au *** siècle. Dans la ville même, l’aristocratie étrusque s’était mêlée à l’aristocratie gauloise, avec qui elle vivait en bonne intelligence.

La famille de Virgile était une famille de paysans riches, de petits propriétaires probablement gaulois, car les Gaulois avaient partagé les terres entre les guerriers. Il est fort peu probable que Virgile ait été de famille étrusque : en premier lieu, les Étrusques ne cultivaient pas directement la terre, ce peuple étant plutôt une aristocratie qu’un peuple paysan ; en second lieu, il est difficile d’imaginer un petit propriétaire étrusque se maintenant sur ses terres après une conquête comme celle des Gaulois qui fut féroce et sans pitié.

Tout, dans la poésie de Virgile, révèle qu’il était gaulois. Son sentiment de la nature, sa douceur, et cette espèce de poésie en plein air qui, semblable à la peinture en plein air, est nettement française, et a sans doute son origine dans ce sentiment de la nature si caractéristique des Gaulois. J’appellerai donc sa poésie une « poésie de plein air ». Virgile est un impressionniste. Il regarde les champs, les bois, les rivières, les travaux des champs, les paysans, les bergers, avec l’œil d’un Manet, d’un Courbet. Il s’aperçoit  – le premier des poètes anciens – de la magie de la lune, avec un sentiment de la nature qui n’est ni la tristesse, ni la sensualité de Sapho, ni celle d’Alcée. La lune qui se lève au loin sur les montagnes, qui éclaire la plaine, les forêts, versant son lumineux, clair, sidéral silence sur le sommeil des hommes ; ce n’est pas la lune de la poésie éolienne qu’on ne voit jamais, qu’on devine claire dans la chambre de Sapho, sur les terrasses d’où Alcée contemplait la mer, qu’on devine sur les temples et les colonnes de l’antique Hellade.

La lune de Virgile est la lune des bois, des fleuves, la lune des animaux errant la nuit dans les hautes herbes de la plaine. C’est une lune chaste, pudique : elle est la nature, elle n’est pas, comme dans certaine poésie grecque, un élément de l’âme humaine, du corps humain, de sa tristesse, de sa sensualité. Tout Virgile baigne dans cette claire lumière qui est la lumière de la lune ; même ses paysages les plus ensoleillés (certains passages des Géorgiques, et de l’Enéide, nous apparaissent éclairés par une lumière tiède claire, transparente, celle, dirais-je, d’un soleil nocturne, d’une lune de midi).

Pour la première fois dans la poésie antique entre avec Virgile la nature ; la nature au sens moderne (non pas telle que la voyait Rousseau, la nature philosophique de Rousseau, imbue d’éléments de la poésie allemande, du sentiment allemand de la nature), mais telle que la voyaient les peintres impressionnistes français. De toute l’ancienne poésie gauloise, que l’on suppose à juste titre avoir existé et qui est perdue, ne survit que la poésie de Virgile ; et c’est une poésie de la nature.

De ces anciens Gaulois, féroces et naïfs, qui avaient pour emblème l’alouette (et l’alouette, c’est la fleur des champs, c’est l’oiseau du matin, c’est la nature encore baignée de rosée) nous ne connaissons pas de poèmes, de peintures, de sculptures. C’était un peuple qui n’encombrait pas les paysages des Gaules d’architectures ; de leurs maisons de bois, perchées sur les sommets des collines ou dans le creux des vallons, ou à l’orée des forêts, rien ne reste. Ce peuple vivait dans la nature avec ses chevaux. Peuple guerrier et paysan. Sa noblesse était une noblesse campagnarde, de country gentlemen, s’adonnant à la chasse, à la pêche, à la guerre, à l’agriculture.

Curzio Malaparte, Journal d’un étranger à ParisColl. La petite vermillon, La Table Ronde, 2014 (édition originale 1967 chez Denoël)

Virgilio

Buste présumée de Virgile, dessin idéalisée 

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Curzio Malaparte

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