Corrida et sacrifice

Il était dans les environs de 20h quand je sortais d’un immeuble pour rentrer chez moi. L’air était doux, la pluie qui venait de tomber n’était point une de ces pluies violentes qui sont comme une revanche brute sur un temps trop froid et sec ; c’était une douce pluie de printemps, fécondante, agréable, qui avait parsemé l’air de tous les bons remugles de la Nature.

Les rues sont trompeuses. On a parfois l’impression que les gens se ruent sur notre personne, comme s’ils ne voyaient pas notre trajectoire, ce qui laissent de fausses impressions. On a aussi des fous qui sont là comme lâchés dans la nuit, interpellant au hasard, comme des monades folles qui n’arriveraient jamais à se fixer nulle part. Une terreur panique m’envahit, mélangé à une certaine dose d’ivresse que provoquait la respiration de cet air enivrant.

Dans le journal gratuit que je pris dans le métro, je vis qu’un député avait fait deux propositions de loi : interdire la corrida aux adolescents, puis interdire la chasse à courre. Chaque jour, on ne s’y trompe jamais ! toujours des interdictions, toujours des restrictions de liberté au nom, bien sûr, du Bien, au nom d’une Morale « qui n’est la leur », au nom d’une protection nécessaire. Société maternisante, qui refuse tout danger, toute prise de risques.

S’il y a un mort, un jour, dans une partie de chasse ou une corrida, il est certain qu’une loi sera voté. Et ainsi de suite. Chaque accident, chaque hasard, chaque coup du hasard, le législateur moderne ne peut pas le supporter. C’est hors de ces forces.

Quitte à bourrer le Code Civil de 100 000 lois, quitte à protéger les « citoyens » jusqu’à les rendre névrosés car sans cesse soupçonneux de commettre le moindre petit délit répréhensible. Quitte à ne permettre que ce qu’une partie de la population accepte et d’interdire radicalement ce qu’une autre cultive, cultive comme sa culture propre, comme sa raison de vivre.

Mais ce n’était pas ces « indignations », légitimes celles-là, qui me portaient. Elles ne se firent entendre qu’une ou deux seconde dans ma tête, comme des rappels. C’était la photo, au dessus de l’article, d’un jeune adolescent en face d’un taureau, lui jouant un coup.

Je n’avais jamais compris l’enjeu de la corrida. Mais d’un coup, cette photo me faisait tout comprendre. Mon cœur se serra, comme en face d’une vérité trop éclatante, car je compris toute la beauté d’un tel spectacle, rien qu’en observant cette photo.

Le jeune adolescent soumettant un taureau. L’homme jouant la Nature. Le taureau est la force brute de la Nature. Le sacrifice antique du taureau, pratiqué allègrement au temps de l’Antiquité. Et, la corrida n’en étant que l’ultime représentation esthétique et spectaculaire, mâtinée de culture espagnole.

L’image était saisissante. Le taureau joué par le drap rouge du jeune toréador, et lui, ce jeune, si fier, si dominant déjà. Droit comme un I. L’adrénaline que doit ressentir le toréador, je la compris, je pouvais le saisir.

Je compris d’un coup le pourquoi des jeux du cirque, des gladiateurs.

Les mœurs antiques, par trop-plein de vie, trop proche de la Nature, dangereusement trop proche, à tel point que tout parlait, tout bruissait de cette Nature multiple et fécondante, ces mœurs avaient besoin de sacrifices.

Les gens de l’Antiquité admirait le corps, la force. La sensualité y était poussé à son extrémité la plus fine, la plus douloureuse. La volupté était un délice de torture. Ainsi, le sang était répandue allègrement, ce qui explique la joie féroce et vorace des spectateurs de combats de gladiateurs. Joie inexplicable pour nous, que nous prenons superficiellement pour un sadisme avec la sensibilité chrétienne qui est encore la nôtre, alors qu’elle était une joie esthétique, violente, sensuelle, barbare.

On comprend dès lors ce qu’entendait Nietzsche dans sa conception profonde et ultime de la tragédie antique. Il avait intimement compris ce qui se passait chez les Grecs, dans les spectacles tragiques ; et nous souviens alors l’anecdote selon laquelle le comédien jouant le héros sacrifié était réellement tué sur scène.

On comprend aussi tout Pétrone, toute la porcherie que reproche Juvénal à ses contemporains, mais aussi la décadence latine, celle-ci n’étant que la poussée extrême de la sensualité naturelle d’une époque, dérangée par les fureurs chrétiennes et l’arrivée massive des Barbares aux mœurs encore trop nordiques pour apprécier de telles choses.

Ces Barbares blonds du Nord étaient tels des Apollons, terribles et vengeurs, en face des Dionysos au sang trop divers, aux jambes noueuses et poilues de béliers qu’étaient les Méditerranéens.

C’est bien de cette fécondation réciproque entre deux « peuples » (on généralise ici volontairement), mélangé de judaïsme et de christianisme, qu’émergea les siècles à venir, le Moyen-Âge puis la Renaissance et l’époque moderne. Et toute cette culture qui, à chaque siècle, féconda l’Europe, inépuisablement, à tel point qu’aujourd’hui nous ne savons plus que faire de cette héritage qui est comme un trésor que l’on n’a jamais fini de déterrer.

Et comment ne pas comprendre, enfin, l’ « horreur de la Nature » qui est le fonds de la sensibilité chrétienne ? Celle d’un Baudelaire par exemple. Horreur mitigée sans cesse par l’admiration pour cette Nature, venue de l’enfance et d’une sensibilité exacerbée par son influence irrépressible (puisque nos vrais racines, avant d’être chrétiennes, sont bel et bien païennes, si on respecte de façon strictement logique la pure chronologie des temps).

1200-L-un-futur-toreador-ou-pas

 

 

 

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