La syntaxe française et le goût selon Léon Daudet

RYTHMES ET CADENCES DE LA PROSE FRANCAISE

(…)

A bien y regarder, la syntaxe n’est pas autre chose qu’un rythme qualitatif. Or, notre syntaxe française est faite de deux syntaxes fort différentes, la latine et la grecque. La latine est « à sens unique », comme on dit aujourd’hui de la direction des voitures dans nos villes encombrées. La grecque est ramifiée, et comparableà un système de mots composés, qui fuseraient dans toutes les directions de leurs composants. Le latin est le langage de l’acte. Le grec celui de la controverse. De la combinaison – et non seulement du mélange – est sorti notre français actuel, divisé lui-même en deux branches : l’oïl et l’oc. Nous avons eu, au XIXème siècle, deux grands poètes d’oc : Mistral et Aubanel. On peut même dire, du premier, qu’il est le flambeau de la poésie française du XIXème siècle. Nous attendons un très grand prosateur d’oc, qui arrivera certainement ; car on peut conjecturer, à leur absence en certains points d’entrecroisement, la nécessité de tels hommes de demain, ou d’après-demain. C’est ainsi que la dispersion progressive des sciences et des arts, la spécialisation et la lassitude qu’elle engendre, appelleront forcément, à une heure X, un grand écrivain, ou un grand artiste de la synthèse, une sorte de re-Goethe, ou de re-Léonard de Vinci. Il sera nié, honni, blagué, puis finalement accepté et admiré de presque tous, et de confiance, ce qui lui permettra d’entrer à son tour dans l’oubli, avec toutes les tendances qu’il représentait ; et ainsi de suite…

 

Ce que je viens d’écrire indique assez le cas que je fais du genre de critique nègre – cher à la Sorbonne germanisante d’hier et d’aujourd’hui – qui consiste à dénombrer les adjectifs, épithètes et adverbes de l’auteur, et à tirer, de cette espèce de votation statistique, des conclusions philosophiques. Rien de plus enfantin, ni de plus barbare. Car ce qui assied le jugement littéraire, esthétique et autre, c’est le goût, qui ne se pèse, ni ne se définit plus que le parfum d’une fleur, ou l’enchantement d’une soirée d’été, ou l’échange de deux regards, semblablement enivrés d’amour. Le goût c’est la forme supérieure de la compréhension ; il peut d’ailleurs se communiquer et s’enseigner et nous en avons la preuve tous les jours par ces vieux professeurs d’Université, qui ont formé tant d’écoliers à la connaissance des belles et bonnes lettres françaises. J’ai fréquenté, et quelquefois intimement, les plus célèbres écrivains de mon époque. Ils n’en savaient pas plus sur l’art subtil et vigoureux de la prose française que mes maîtres de Louis-le-Grand : un Hatzel, un Merlet, un Boudhors, un Chabrier, un Jacob. Quelques-uns en savaient beaucoup moins… Ma conviction est qu’il suffit de quelques bons professeurs de rhétorique pour ensemencer une génération de romanciers et de critiques.

Léon Daudet, Ecrits d’exil, 1927-1928, Editions Séguier, 2019, p.52-53

Portrait_of_Léon_Daudet

Léon Daudet, avant 1895

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