Pourquoi Eric Zemmour est-il efficace et lu ?

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Dans ses romans et essais, Zemmour part toujours d’idées simples, qu’on aurait tort de qualifier de simplistes, mais de claires – il y a une clarté à la française chez Zemmour, peu d’idées mais quelques idées-forces sur lesquels tout s’architecture. On sait son imprégnation du style classique français qu’il affectionne tant.

Ensuite, il construit et architecture tout son récit et son style autour de ces idées-maîtresses qui partent seulement d’une intuition (ou quelques intuitions) venant d’une lecture – mais Zemmour met de la force et de l’aplomb dans cette intuition car Zemmour se tient à cette citation et développe, prouve cette citation par les faits, par la réalité politique sociale, intellectuelle, artistique, etc.
Voilà, principalement, le talent de Zemmour, très français, et pourquoi il se distingue des autres, ainsi que des écrivains français qui pensent comme lui (réactionnaires et de droite), mais n’ont pas son talent.
Il fascine parce qu’il part d’une citation ou d’une réflexion d’un grand écrivain français ou d’un grand historien et cherche à la prouver : ainsi de la citation d’André Suarès dans son dernier bouquin (« Les Français ont l’Evangile dans le sang »).

Zemmour a ainsi une remarquable intelligence, certes étroite, très « limitée » en un sens, qui fait qu’on l’accuse d’être psychorigide mais justement parce qu’elle est limitée, elle est d’autant plus efficace. C’est parce qu’on voit qu’il synthétise remarquablement et qui, avec peu d’idées, construit des raisonnements amples, fondés sur la pensée française, sur l’esprit synthétique français à la Descartes et La Rochefoucauld.

En outre, dans Suicide Français (2014) ainsi que son dernier livre sur sa vision de l’histoire de France au long cours Destin Français – 2018 – (qui est une sorte de suite au fameux Mélancolie française datant de 2010), Zemmour divise ses chapitres en petits articles historiques, ce qui rend la lecture plaisante et vive. Dans le premier, il divise en 40 années partant de 1968, chaque chapitre constituant une année et, dans celle-ci, un portrait d’un événement, d’un politicien et comment cela change en négatif l’Histoire récente de la France. Dans le second, son livre est constitué de courts chapitres consacrés à un grand événement de l’Histoire de France vu à travers le prisme zemmourien. Là encore, le journaliste et polémiste français est efficace et va droit au but, ce qui rend la lecture aisée et palpitante, ce qui change des pensums au style lourd des histoires de France habituelles, se contentant soit de reprendre une vision politiquement correct (pour la gauche), soit de continuer les habituels clichés des historiens de la Troisième République (pour les historiens trop « timorés » de la droite classique, type Jean-Christian Petitfils ou Jean Sévillia). Eric Zemmour se démarque de ces historiens en introduisant des vues spéciales sur l’histoire de France, incarnant une « troisième voie » dans l’analyse de l’Histoire française, ni gauchiste, ni de droite trop catholique contre-révolutionnaire. Il réintroduit aussi une forme de « roman national » (on connaît ses qualités de romancier), mais un roman national intensément polémique et belliqueux, où des duels de grands hommes ou de grandes femmes de notre histoire s’affrontent, incarnant des tournants historiques, ou des divisions entre élites et volonté populaire, comme lorsqu’il analyse rétrospectivement le duel Jeanne d’Arc et l’abbé Cauchon.

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Mais là où Zemmour est au meilleur de sa forme, c’est dans ces conférences auprès de son public ou dans ses entretiens lors de ces mêmes conférences avec un confrère journaliste ou un ami politicien ; il passionne et fait vibrer l’audience, car il est lui-même passionné par l’Histoire française, fait de remarquables analogies historiques (sa méthode depuis ses débuts en tant que journaliste), il est incroyablement cultivé et doué d’une mémoire à toutes épreuves, mais surtout, il est doté d’un esprit de synthèse époustouflant qui fait qu’il réussit en quelques raisonnements, en quelques citations, en racontant une anecdote de l’Histoire de France, à construire une théorie, à exemplifier ses intuitions. C’est ainsi qu’il fascine et passionne les foules ; il fait montre de don d’orateur inné, avec ce ton familier et amical qui amène la sympathie de l’auditoire, prouvant par là qu’il ne se confond pas avec le batailleur polémiste des plateaux télés. Il affine là une rhétorique qu’il a longtemps cuisinée en lui, et qu’il aime à dévoiler pleinement lors de ses conférences devant un public acquis à sa cause, qui lui rend bien l’énergie inébranlable qu’il donne chaque jour depuis déjà 2007, année de son apparition sur le plateau d’On n’est pas couché, l’émission du samedi soir de Laurent Ruquier.

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Au fond, il montre un talent de romancier populaire, et de romancier de l’ancien temps. A la fois écrivain et orateur, il se place comme le nouvel intellectuel polémiste, vieille tradition en France, qu’il a perpétué mais dans le camp de la droite. Une vieille tambouille qu’il a réussit à réactualiser : c’est pourquoi il est autant lu et apprécié, précisément parce qu’il est doté de vieilles qualités de style, un peu surannées, « désuètes » (mot qu’il affectionne) et les Français se reconnaissent et sont en demande de ce style d’écriture et de ce mode de pensée-là, Zemmour ayant une passion pour Honoré de Balzac ou des grandes figures de l’analyse historique au style classique comme Alexis de Tocqueville, Lucien Prévost-Paradol, Jules Michelet ou, bien sûr, Jacques Bainville.

Ce même talent qu’il a utilisé dans certains de ces romans des années 90, début 2000, qui se lisent d’ailleurs très bien, notamment L’Autre, son roman sur Chirac qui est assez roboratif.

Zemmour est une force majeure pour la droite, et il est même apprécié par des intellectuels de gauche, qui aime débattre avec lui. Pourquoi cela ? Parce que Zemmour a les qualités rhétoriques développées notamment par les trotskystes de mai 68, et il se sert de ces qualités et de sa richesse intellectuelle pour affronter la gauche sur son propre terrain, celui de la discussion intellectuelle. La gauche se retrouve pris en étau devant un intellectuel de droite qui, selon elle, vu ses qualités, aurait du lui appartenir. Zemmour, ainsi, met K.O., la plupart du temps, ses contradicteurs, car il ne s’attendent pas à trouver plus fort qu’eux sur leur propre terrain (sur le terrain qui était jadis celui de la gauche, celui de la rhétorique politique nourrie par les débats de Mai 68, et jadis par Zola, Sartre, et ensuite Foucault, Derrida, Deleuze, Bourdieu).

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